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Haiti-France : "plus qu'un passé, un passif"

26 janvier 2010 1 662 vues Aucun commentaire Imprimer Imprimer Envoyer Ă  un ami Envoyer Ă  un ami

PrĂšs de 150 000 victimes, des institutions anĂ©anties, une Ă©conomie exsangue : tel est le bilan provisoire du sĂ©isme d’une rare puissance qui a dĂ©vastĂ© HaĂŻti. Devant ce drame humain, on ne peut que se fĂ©liciter de la mobilisation de la communautĂ© internationale et du foisonnement d’initiatives locales et associatives sur l’ensemble de la planĂšte, signe d’une solidaritĂ© citoyenne qui transcende dĂ©sormais les frontiĂšres nationales.

Cependant, la vigilance s’impose pour que l’élan d’empathie ne soit pas un mouvement Ă©phĂ©mĂšre du cƓur, chassĂ© bientĂŽt des journaux et des Ă©crans par un nouvel Ă©vĂ©nement tragique. Face au dĂ©ploiement massif de l’aide internationale amĂ©ricaines et europĂ©ennes, prĂ©tendument dĂ©sintĂ©ressĂ©e, l’analyse et la critique ne doivent faire dĂ©faut pour dĂ©busquer les larmes de crocodile masquant de nouvelles dominations de type nĂ©ocolonial. Non, le salut d’HaĂŻti n’arrivera pas dans le sillage des G.I..

Si le facteur naturel porte la responsabilitĂ© directe du naufrage haĂŻtien, les discours fatalistes et naturalisant des commentateurs ou diplomates ne sont pas recevables. L’ampleur des consĂ©quences du sĂ©isme n’aurait pas Ă©tĂ© la mĂȘme dans un pays dĂ©veloppĂ©; cette ampleur ne peut ĂȘtre comprise sans rĂ©fĂ©rence Ă  l’ordre Ă©conomique mondial et l’histoire politique de l’üle. Jamais un pays, pas plus qu’un peuple, n’a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  la misĂšre et Ă  la domination par une destinĂ©e quasi divine, mais par la seule action des hommes.

Comment oublier qu’HaĂŻti a payĂ© au prix fort son indĂ©pendance en 1804, acquise sur la France coloniale de NapolĂ©on Ier ? Pour devenir la premiĂšre rĂ©publique noire indĂ©pendante, la « perle des Antilles » a du lutter avec acharnement et pendant plus d’une dĂ©cennie contre l’esclavage et les intĂ©rĂȘts commerciaux et capitalistes de la mĂ©tropole, sous l’impulsion visionnaire de Toussaint Louverture.

Cette indĂ©pendance politique, cette indĂ©pendance d’esprit, la France impĂ©riale puis royaliste ne l’a jamais acceptĂ©e, et a exigĂ© d’HaĂŻti le paiement de 150 millions de francs or, vĂ©ritable rançon de la libertĂ©, en dĂ©dommagement de l’expropriation des riches colons. A ceux tentĂ©s de qualifier ces faits de vieilles lunes, il faut prĂ©ciser que cette lourde dette pĂšsera sur les comptes de la Nation haĂŻtienne pendant prĂšs d’un siĂšcle. Arque-boutĂ©e dans une posture de dĂ©nĂ©gation lors du bicentenaire de l’indĂ©pendance de l’üle en 2004, une mĂȘme France refusera de procĂ©der au remboursement de cette « dette odieuse ». Plus qu’un passĂ© commun, un passif lie notre pays et HaĂŻti.

Autres temps, autre dĂ©pendance : dans les annĂ©es 1960, la nation haĂŻtienne, peu aidĂ©e il est vrai par l’instabilitĂ© et l’impĂ©ritie politiques, a du passer sous les fourches caudines des institutions internationales. Le terrible engrenage de la dette, assortie de plans d’ajustement structurels anti-sociaux, se mettait en place pour le plus grand profit des puissances occidentales et de leurs multinationales. MalgrĂ© le dĂ©tournement avĂ©rĂ© des prĂȘts internationaux aux fins d’enrichissement personnel de la famille dirigeante, les Duvalier, les pays occidentaux constituaient plus d’un milliard de dollars de crĂ©ances. Une seconde « dette odieuse ».

Economie asphyxiĂ©e par un remboursement de la dette deux fois supĂ©rieur aux dĂ©penses d’éducation, institutions accaparĂ©es par des dictateurs jouissant de la protection des grandes puissances et accueillis en exil aux Etats-Unis ou en France sont la toile de fond peu honorable du dĂ©clin haĂŻtien, et le nĂ©cessaire bĂ©mol Ă  la compassion des pays occidentaux.

Comment justifier que HaĂŻti, pays le plus pauvre d’AmĂ©rique, se soit vu refuser pendant de longues annĂ©es l’annulation de sa dette dans le cadre de l’initiative « Pays pauvres trĂšs endettĂ©s », initiative par ailleurs trĂšs insuffisante ? L’annulation partielle engagĂ©e en juillet 2009 vise avant tout Ă  rendre cette dette « soutenable », selon le vocabulaire usitĂ©, pour que le peuple haĂŻtien continue de payer le service d’une dette qui ne lui a aucunement profitĂ©, et dont le capital a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© remboursĂ©. Le pragmatisme des crĂ©anciers se marie sans difficultĂ© Ă  la volontĂ© de maintenir le contrĂŽle sur HaĂŻti : cette annulation a Ă©tĂ© octroyĂ©e en contrepartie de la mise en place de funestes politiques d’austĂ©ritĂ© et de libĂ©ralisation, profitables aux multinationales mais si prĂ©judiciables Ă  la population.

DĂšs lors, tant que l’intĂ©gralitĂ© de la dette haĂŻtienne ne sera pas annulĂ©e sans condition, les quelques millions d’aide humanitaire dĂ©versĂ©s par les Etats, le FMI et la Banque mondiale confondus, demeureront l’expression d’une gĂ©nĂ©rositĂ© hypocrite. Il est inquiĂ©tant et rĂ©vĂ©lateur de constater que cette annulation n’est actuellement pas Ă  l’ordre du jour de la confĂ©rence internationale sur la reconstruction d’Haiti.

Tant que l’Union europĂ©enne n’aura pas renoncĂ© Ă  imposer la libĂ©ralisation totale des marchĂ©s haĂŻtiens Ă  travers les Accords de Partenariat Economique (APE) pour les CaraĂŻbes, les relations entre la France et HaĂŻti seront marquĂ©es du sceau de la dĂ©pendance.

Il nous incombe de profiter de ce malheur indicible pour obtenir des engagements tangibles en faveur d’HaĂŻti, de l’annulation de sa dette, de la suspension des politiques nĂ©olibĂ©rales, de la crĂ©ation d’une taxation des transactions financiĂšres au profit de la reconstruction du pays.

Alors que s’ouvre le 9Ăšme Forum social mondial sur fond de remise en cause sans prĂ©cĂ©dent du capitalisme, les associations de solidaritĂ© internationale, le mouvement altermondialiste, et les forces politiques progressistes doivent passer Ă  l’offensive pour Ă©tendre la critique d’un ordre mondial socialement, Ă©conomiquement et Ă©cologiquement insoutenable.

François ASENSI
Député de Seine-Saint-Denis

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