Accueil » Actualités, Affaires internationales

Haiti-France : "plus qu'un passé, un passif"

26 janvier 2010 1 659 vues Aucun commentaire Imprimer Imprimer Envoyer à un ami Envoyer à un ami

Près de 150 000 victimes, des institutions anéanties, une économie exsangue : tel est le bilan provisoire du séisme d’une rare puissance qui a dévasté Haïti. Devant ce drame humain, on ne peut que se féliciter de la mobilisation de la communauté internationale et du foisonnement d’initiatives locales et associatives sur l’ensemble de la planète, signe d’une solidarité citoyenne qui transcende désormais les frontières nationales.

Cependant, la vigilance s’impose pour que l’élan d’empathie ne soit pas un mouvement éphémère du cœur, chassé bientôt des journaux et des écrans par un nouvel événement tragique. Face au déploiement massif de l’aide internationale américaines et européennes, prétendument désintéressée, l’analyse et la critique ne doivent faire défaut pour débusquer les larmes de crocodile masquant de nouvelles dominations de type néocolonial. Non, le salut d’Haïti n’arrivera pas dans le sillage des G.I..

Si le facteur naturel porte la responsabilité directe du naufrage haïtien, les discours fatalistes et naturalisant des commentateurs ou diplomates ne sont pas recevables. L’ampleur des conséquences du séisme n’aurait pas été la même dans un pays développé; cette ampleur ne peut être comprise sans référence à l’ordre économique mondial et l’histoire politique de l’île. Jamais un pays, pas plus qu’un peuple, n’a été condamné à la misère et à la domination par une destinée quasi divine, mais par la seule action des hommes.

Comment oublier qu’Haïti a payé au prix fort son indépendance en 1804, acquise sur la France coloniale de Napoléon Ier ? Pour devenir la première république noire indépendante, la « perle des Antilles » a du lutter avec acharnement et pendant plus d’une décennie contre l’esclavage et les intérêts commerciaux et capitalistes de la métropole, sous l’impulsion visionnaire de Toussaint Louverture.

Cette indépendance politique, cette indépendance d’esprit, la France impériale puis royaliste ne l’a jamais acceptée, et a exigé d’Haïti le paiement de 150 millions de francs or, véritable rançon de la liberté, en dédommagement de l’expropriation des riches colons. A ceux tentés de qualifier ces faits de vieilles lunes, il faut préciser que cette lourde dette pèsera sur les comptes de la Nation haïtienne pendant près d’un siècle. Arque-boutée dans une posture de dénégation lors du bicentenaire de l’indépendance de l’île en 2004, une même France refusera de procéder au remboursement de cette « dette odieuse ». Plus qu’un passé commun, un passif lie notre pays et Haïti.

Autres temps, autre dépendance : dans les années 1960, la nation haïtienne, peu aidée il est vrai par l’instabilité et l’impéritie politiques, a du passer sous les fourches caudines des institutions internationales. Le terrible engrenage de la dette, assortie de plans d’ajustement structurels anti-sociaux, se mettait en place pour le plus grand profit des puissances occidentales et de leurs multinationales. Malgré le détournement avéré des prêts internationaux aux fins d’enrichissement personnel de la famille dirigeante, les Duvalier, les pays occidentaux constituaient plus d’un milliard de dollars de créances. Une seconde « dette odieuse ».

Economie asphyxiée par un remboursement de la dette deux fois supérieur aux dépenses d’éducation, institutions accaparées par des dictateurs jouissant de la protection des grandes puissances et accueillis en exil aux Etats-Unis ou en France sont la toile de fond peu honorable du déclin haïtien, et le nécessaire bémol à la compassion des pays occidentaux.

Comment justifier que Haïti, pays le plus pauvre d’Amérique, se soit vu refuser pendant de longues années l’annulation de sa dette dans le cadre de l’initiative « Pays pauvres très endettés », initiative par ailleurs très insuffisante ? L’annulation partielle engagée en juillet 2009 vise avant tout à rendre cette dette « soutenable », selon le vocabulaire usité, pour que le peuple haïtien continue de payer le service d’une dette qui ne lui a aucunement profité, et dont le capital a déjà été remboursé. Le pragmatisme des créanciers se marie sans difficulté à la volonté de maintenir le contrôle sur Haïti : cette annulation a été octroyée en contrepartie de la mise en place de funestes politiques d’austérité et de libéralisation, profitables aux multinationales mais si préjudiciables à la population.

Dès lors, tant que l’intégralité de la dette haïtienne ne sera pas annulée sans condition, les quelques millions d’aide humanitaire déversés par les Etats, le FMI et la Banque mondiale confondus, demeureront l’expression d’une générosité hypocrite. Il est inquiétant et révélateur de constater que cette annulation n’est actuellement pas à l’ordre du jour de la conférence internationale sur la reconstruction d’Haiti.

Tant que l’Union européenne n’aura pas renoncé à imposer la libéralisation totale des marchés haïtiens à travers les Accords de Partenariat Economique (APE) pour les Caraïbes, les relations entre la France et Haïti seront marquées du sceau de la dépendance.

Il nous incombe de profiter de ce malheur indicible pour obtenir des engagements tangibles en faveur d’Haïti, de l’annulation de sa dette, de la suspension des politiques néolibérales, de la création d’une taxation des transactions financières au profit de la reconstruction du pays.

Alors que s’ouvre le 9ème Forum social mondial sur fond de remise en cause sans précédent du capitalisme, les associations de solidarité internationale, le mouvement altermondialiste, et les forces politiques progressistes doivent passer à l’offensive pour étendre la critique d’un ordre mondial socialement, économiquement et écologiquement insoutenable.

François ASENSI
Député de Seine-Saint-Denis

Laissez votre réponse !

Ajoutez votre commentaire si dessous, ou le trackback de votre propre site. Vous pouvez aussi vous abonner aux commentaires via RSS.

Vous pouvez utiliser ces balises :
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>