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Loi sur le cinéma numérique : vers une remise en cause de l'exception culturelle française?

16 juin 2010 1 159 vues Aucun commentaire Imprimer Imprimer Envoyer Ă  un ami Envoyer Ă  un ami

Le mercredi 16 juin, l’AssemblĂ©e nationale a adoptĂ© une loi visant Ă  financer le passage au numĂ©rique des salles de cinĂ©ma, passage qui reprĂ©sente un coĂ»t important pour les Ă©tablissements de proximitĂ©, notamment les cinĂ©mas Art et Essai. Selon la Commission europĂ©enne, cette surcharge pourrait conduire Ă  la fermeture d’un tiers d’entre eux.

HĂ©las, cette loi empreinte de libĂ©ralisme n’assurera que le financement des salles rentables des multiplexes, en renvoyant les petits Ă©tablissements vers les aides des communes et du Centre National du CinĂ©ma.

Au nom des dĂ©putĂ©s du groupe communiste, rĂ©publicain et Parti de gauche, j’ai dĂ©fendu une autre vision du cinĂ©ma : le combat pour diversitĂ© de notre 7ème Art, le refus de la marchandisation rampante, la nĂ©cessaire solidaritĂ© de la grande exploitation envers les petits cinĂ©mas.

La bataille continue et j’espère compter sur votre soutien pour dĂ©fendre un cinĂ©ma exigeant et populaire, et son maintien au coeur des villes et des banlieues populaires.

Je vous propose de retrouver mon intervention :

Mercredi 16 juin 2010

 PROPOSITION DE LOI

relative à l’équipement numérique
des établissements de spectacles cinématographiques
  

Intervention de François ASENSI, député de Seine-Saint-Denis, dans la discussion générale

« Monsieur le PrĂ©sident,

  Monsieur le ministre,

Le numĂ©rique peut ĂŞtre une chance, celle de dĂ©mocratiser plus encore le cinĂ©ma. Mais il peut aussi recĂ©ler de grands pĂ©rils si l’encadrement de la puissance publique fait dĂ©faut et si une vision mercantile balaie les exigences de diversitĂ© de l’offre cinĂ©matographique et d’accès de tous les publics, dans tous les territoires.

La grande exploitation et la grande distribution vont bĂ©nĂ©ficier d’Ă©conomies d’Ă©chelle substantielles, alors qu’Ă  l’inverse, les salles et distributeurs indĂ©pendants supporteront de lourds investissements. Le risque est bel et bien l’Ă©mergence d’un cinĂ©ma Ă  deux vitesses.

Dans un premier point, je souhaiterais revenir sur la situation contrastĂ©e du cinĂ©ma Ă  l’heure de la numĂ©risation, pour ensuite aborder les insuffisances du dispositif proposĂ©, et enfin souligner la remise en cause du modèle cinĂ©matographique français Ă  laquelle ce texte aboutit.

***

Lors des consultations menĂ©es auprès des acteurs du monde du cinĂ©ma, j’ai Ă©tĂ© frappĂ© par l’expression de deux sentiments : un sentiment d’inquiĂ©tude et un sentiment d’urgence.

L’inquiĂ©tude de la petite et moyenne exploitation dont la frĂ©quentation stagne face Ă  la concentration Ă  marche forcĂ©e des groupes Europalaces, UGC et CGR. Leur frĂ©quentation  n’a pas progressĂ© l’an dernier, alors que celle de la grande exploitation a bondi de 8%. Cette dernière reprĂ©sente dĂ©sormais 57% des entrĂ©es, c’est trois fois plus qu’il y a 10 ans. OĂą s’arrĂŞtera l’uniformisation ?

L’inquiĂ©tude des salles concerne ainsi leur capacitĂ© Ă  supporter les 80 000 euros d’investissements liĂ©s au numĂ©rique. La commission europĂ©enne a fait sienne l’hypothèse alarmante de la fermeture d’un tiers des cinĂ©mas europĂ©ens. Ce dramatique dĂ©pĂ´t de bilan se traduirait par des dĂ©serts culturels dans certains territoires, en milieu rural et dans les banlieues populaires.

L’urgence rĂ©elle, c’est la constitution sous nos yeux d’un cinĂ©ma Ă  deux vitesses dans lequel seuls la grande exploitation a un poids Ă©conomique et un rĂ©seau de salle suffisants pour bĂ©nĂ©ficier de l’aide des distributeurs, par l’entremise de  tiers investisseurs. Dans cette loi impitoyable du marchĂ©, la corbeille est vide pour les salles indĂ©pendantes. Ceci explique que l’immense majoritĂ© des 20% d’Ă©crans actuellement convertis au numĂ©rique appartiennent aux multiplexes. Si le laissez-faire ou l’inaction l’emportent, la majoritĂ© des salles indĂ©pendantes se trouveront peu Ă  peu marginalisĂ©es, et privĂ© d’accès aux films Ă©ditĂ©s uniquement en numĂ©rique.

L’urgence Ă  relativiser, enfin, c’est la pression exercĂ©e par les grands distributeurs et exploitants pour diffuser les futurs blockbusters en 3D dans le maximum de salles. Les recettes indĂ©centes du produit industriel Avatar, près de 3 milliards de dollars sur la planète, 14 millions d’entrĂ©es en France, ont aiguisĂ© les appĂ©tits. Mais avec 300 millions de budget, ces films ne peuvent ĂŞtre rentables qu’Ă  la condition d’inonder les Ă©crans, Ă  renfort de copies, de matraquage publicitaire et de tarifs exorbitants.

Il y a urgence Ă  agir, j’en conviens, mais gardons de lĂ©gifĂ©rer dans la prĂ©cipitation et sous la pression d’intĂ©rĂŞts. La hâte Ă  examiner cette proposition de loi n’a d’Ă©gal que la lenteur des pouvoirs publics Ă  prendre au sĂ©rieux la question, 4 ans après le rapport Goudineau. Comment expliquer ce retard Ă  l’allumage, qui nous contraint Ă  lĂ©gifĂ©rer le dos au mur en quelque sorte ?

***

Notre sensibilité politique partage la nécessité de modifier le cadre législatif, pour que tous les territoires et tous les publics puissent bénéficier de la technologie numérique.

La régulation minimaliste contenue dans la proposition de loi de M. Herbillon marque une avancée appréciable sur 3 points.

> La contribution des distributeurs ne sera plus réservée aux réseaux les plus puissants

> Le caractère obligatoire de la contribution empêchera une diffusion massives de copies numériques, nuisible à la diversité dans le cinéma

> La mise Ă  contribution de ce qu’on dĂ©nomme le « hors film » Ă©vitera la dĂ©naturation de la vocation des cinĂ©mas

Pour autant, ce dispositif bancal et inĂ©galitaire suscite la perplexitĂ© de biens des acteurs du monde du cinĂ©ma. Mes critiques porteront sur 3 points, qui s’ils ne recevaient pas de modification substantielle, nous conduiraient Ă  ne pas voter cette proposition de loi. La durĂ©e de la contribution en premier lieu. LimitĂ©e Ă  2 semaines, elle ne profitera que marginalement aux petits cinĂ©mas et renforcera leurs difficultĂ©s d’accès aux sorties nationales. Le deuxième point concerne le montant de la contribution. Il est indispensable de prĂ©voir son encadrement pour Ă©viter les pratiques dĂ©loyales. Ma troisième critique porte sur la pĂ©rennitĂ© du dispositif. Il prend fin au plus tard en 2021, alors que la première gĂ©nĂ©ration du numĂ©rique devra ĂŞtre remplacĂ©e. Qui assumera cette charge?

L’examen en commission a apportĂ© des amĂ©liorations indĂ©niables, mais insuffisantes, malgrĂ© la volontĂ© de conciliation du rapporteur. L’incitation Ă  la mutualisation est un souhait fort des petits et moyens exploitants, je crains cependant qu’il ne consiste Ă  mutualiser les contributions entre dĂ©shĂ©ritĂ©s de ce dispositif.

*** 

Pour terminer, nous entretenons une opposition fondamentale sur le dispositif choisi, tout comme de nombreux exploitants de salles Art et essai, notamment le GNCR (Groupement national des cinĂ©mas de recherche). Ce dispositif aura pour consĂ©quence de dĂ©lĂ©gitimer l’intervention publique dans ce secteur, de  renforcer la marchandisation du cinĂ©ma et de remettre en cause, Ă  terme, l’amĂ©nagement culturel du territoire.

Il entĂ©rine la pratique des Virtual Print Fee, venue des USA, dans laquelle le plus puissant tire les marrons du feu, et le plus faible se contente des miettes. L’Ă©quipement numĂ©rique des salles sera effectivement facilitĂ©, je vous l’accorde, mais Ă  quel prix!

La crĂ©ation d’un cinĂ©ma Ă  deux vitesses : un cinĂ©ma de marchĂ© et un cinĂ©ma  hors marchĂ© reprĂ©sentant près du tiers des salles françaises. Pourtant, la singularitĂ© et la force du cinĂ©ma français est d’avoir su maintenir des passerelles entre le cinĂ©ma grand public et le cinĂ©ma d’auteur. Depuis la crĂ©ation après guerre de la TSA, les recettes des films les plus porteurs profitaient Ă  la recherche cinĂ©matographique et aux films plus exigeants. Cette solidaritĂ© implose car les grands circuits ne financeront pas la petite et moyenne exploitation dans le cadre de la VPF.

Les 1000 salles hors marchĂ© devront se tourner vers le fonds d’aide Ă  la numĂ©risation du CNC, qui soulève pour l’heure les interrogations de la profession. Le gouvernement doit apporter des garanties. On Ă©voque un budget de 10 millions d’euros, mais c’est largement insuffisant, sauf Ă  solliciter les collectivitĂ©s territoriales.

La directrice générale déléguée du CNC a reconnu ici même que « Les fonds proviendront du Fonds de soutien, du grand emprunt national et des collectivités locales, notamment les régions.».

Mais dans un contexte d’assèchement des finances locales, provoquĂ© par le gel des dotations et la suppression de la taxe professionnelle, toutes les collectivitĂ©s ne pourront assumer ces nouvelles charges. L’amĂ©nagement culturel du territoire est en pĂ©ril, et les Ă©lus locaux de toutes sensibilitĂ©s, en milieu comme en banlieue, s’en inquiètent.

Ce maillage dense a Ă©tĂ© le fruit d’une volontĂ© politique forte de l’Etat qui aujourd’hui s’Ă©tiole, ainsi que de l’engagement des collectivitĂ©s. Comme le rappelait Patrick Brouiller, prĂ©sident de l’Association française des cinĂ©mas d’art et essai « Dans les banlieues, il n’y avait presque plus de cinĂ©mas il y a quinze ou vingt ans», les grands groupes dĂ©sertant ces territoires jugĂ©s Ă  l’Ă©poque insuffisamment porteurs. Pourquoi les habitants des banlieues populaires auraient-ils Ă©tĂ© abandonnĂ©s Ă  des dĂ©serts culturels ?

En Seine-Saint-Denis, notamment sous l’impulsion des Ă©lus communistes, les villes ont refusĂ© cette fatalitĂ©. Ils ont veillĂ© Ă  l’accès de tous les publics avec 21 cinĂ©mas Art et essai et plus d’un million de spectateurs par an. C’est un hĂ©ritage dont nous pouvons ĂŞtre fiers. Dans l’hexagone, près de 1500 salles subsistent par l’aide des communes. Il serait dangereux de leur demander un effort plus grand.

Je parlais d’abandon par l’Etat d’une vĂ©ritable politique du cinĂ©ma, car cette proposition de loi renonce Ă  dĂ©fendre l’intervention publique dans ce secteur artistique si particulier. Elle se plie aux règles de la libre concurrence, en enterrant le principe de mutualisation soutenu par le CNC.

C’est un nouveau Ă©lĂ©ment en faveur de la soumission toujours plus grande de l’art cinĂ©matographique Ă  l’industrie et au commerce, après le rapport de mars 2008 sur le CinĂ©ma et la concurrence, après les attaques concertĂ©es des multiplexes contre les cinĂ©mas municipaux.

Avec ce texte, nous posons un genou Ă  terre. Qu’est ce qui retiendra dĂ©sormais d’aller plus en avant, et de dĂ©tricoter les taxes et les subventions en faveur des formes de cinĂ©ma les plus fragiles? Les gĂ©ants de la distribution et de l’exploitation ne manqueront pas de s’engouffrer dans cette brèche. Avons-nous la volontĂ© de nous y opposer, quelle que soit notre sensibilitĂ© ?

La proposition de loi renforce une vision mercantile du cinéma défendue par Bruxelles. Selon la commissaire européenne à la culture, Viviane Redding, le passage au numérique «peut déboucher sur de nouveaux créneaux commerciaux, de nouveaux emplois et de nouveaux services au consommateur». Plus de spectateurs et de citoyens donc, mais des consommateurs captifs. Plus de séances ou de films, mais de simples créneaux commerciaux.

La pression des marchands de culture s’accentue depuis plusieurs annĂ©es sur les services publics cinĂ©matographiques. Le soutien public Ă  la crĂ©ation et Ă  la diffusion des oeuvres de l’esprit les insupporte, tout comme l’ambition d’un cinĂ©ma« élitaire pour tous » pour paraphraser l’homme de thĂ©atre Antoine Vitez.

Les industriels souhaiteraient que les cinĂ©mas Art et essai se ghettoisent, se limitent aux oeuvres les plus confidentielles. Il peut bien demeurer quelques irrĂ©ductibles du cinĂ©ma d’auteurs, pourvu que la grande masse des spectateurs se fonde dans le marchĂ© des multiplexes. Le rĂŞve des supermarchĂ©s du film prĂ©mâchĂ© et de la confiserie tient en une image : le retour du cinĂ©ma d’auteur dans les halls des facultĂ©s et les sous-sols des cinĂ©-clubs.

Notre rĂŞve Ă  nous, que j’espère partagĂ© très largement, c’est un cinĂ©ma divers, qui accompagne le spectateur-citoyen du plus divertissant au plus exigeant. Un cinĂ©ma qui s’adresse Ă  l’intelligence.

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