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10 mai: François Asensi rend hommage à Aimé Césaire

12 mai 2008 21 239 vues Aucun commentaire Imprimer Imprimer Envoyer Ă  un ami Envoyer Ă  un ami

Lors de la commĂ©moration de l’abolition de l’esclavage organisĂ©e le 10 mai Ă  Tremblay-en-France, François Asensi a rendu un hommage Ă  AimĂ© CĂ©saire, poĂšte de la nĂ©gritude et au-delĂ  de tous les humanismes. Retrouvez son discours.

DISCOURS DE FRANCOIS ASENSI: était un humaniste, anticolonialiste, exécrant le racisme, « un éveilleur de conscience », voilà comment nous pourrions qualifier ce créateur foisonnant.

« Un poÚte immense vient de nous quitter.

Aimé Césaire

Comment ne pas rendre aujourd’hui un hommage particulier Ă  celui qui incarne le mieux la nĂ©gritude, l’africanitĂ©, les peuples noirs, l’essence mĂȘme d’une culture trop longtemps ignorĂ©e par des siĂšcles d’esclavagisme.

Trois semaines aprĂšs sa disparition, il Ă©tait naturel de lui dĂ©dier cette troisiĂšme journĂ©e des mĂ©moires de la traite nĂ©griĂšre, de l’esclavage et de leurs abolitions.

Aimé Césaire est un auteur issu du meilleur terreau de notre République.

Fils et petit fils d’instituteur, il a trĂšs tĂŽt, le goĂ»t des mots et des idĂ©es. Boursier, normalien, agrĂ©gĂ© de lettres, nourri Ă  la philosophie des LumiĂšres, adorateur de la langue française, il devient en frĂ©quentant LĂ©opold SĂ©dar Senghor et le surrĂ©alisme, un homme dĂ©bordant de culture.

Il est poĂšte, mais aussi essayiste, Ă©crivain, penseur et mĂȘme biographe de Toussaint Louverture. C’est un auteur complet qui invente les mots et les formules avec un bonheur de langage Ă©vident.

Il nous lĂšgue une Ɠuvre immense et une vision du monde sans pareil. C’est un intellectuel au rayonnement mondial dont la place au PanthĂ©on Ă  cĂŽtĂ© d’Alexandre Dumas serait parfaitement lĂ©gitime.

Mais n’oublions pas : CĂ©saire est d’abord un anticolonialiste fondamental.

Aboli une premiĂšre fois en 1794 par la RĂ©volution française, rĂ©tabli par NapolĂ©on en 1802, aboli une deuxiĂšme fois en 1848 par le sous-secrĂ©taire d’Etat Victor Schoelcher, l’esclavage perdure longtemps dans les tĂȘtes bien au-delĂ  de son abolition.

AimĂ© CĂ©saire en a conscience lorsqu’il Ă©voque les siĂšcles d’oppression : « Je parle d’hommes Ă  qui on a inculquĂ© savamment la peur, le complexe d’infĂ©rioritĂ©, le tremblement, l’agenouillement, le dĂ©sespoir, le larbinisme ».

Il a raison, car au systĂšme esclavagiste, succĂšdent le colonialisme et les expositions coloniales oĂč sont exhibĂ©s les meilleurs spĂ©cimens de notre empire.

Et lorsque le systĂšme colonial s’écroule, subsistent la xĂ©nophobie, le racisme, les discriminations et la tendance de l’EuropĂ©en, comme le dit CĂ©saire, « Ă  penser l’universel Ă  partir de ses seuls postulats et de ses catĂ©gories propres ».

Les Bastilles mentales sont les plus longues Ă  faire tomber. MĂȘme aprĂšs une victoire, l’émancipation du genre humain est un combat qui ne cesse jamais. Sur le plan politique, AimĂ© CĂ©saire est un visionnaire.

Il s’engage dĂšs la fin de la guerre en 1945, adhĂšre au Parti Communiste, et restera Ă©lu pendant plus de 50 ans. Il restera Ă©lu mais pas communiste. Car CĂ©saire est trop lucide, trop intelligent, trop Ă©clairĂ© pour ne pas rompre avec le stalinisme lors du rapport Kroutchev et la dĂ©nonciation de ses crimes en 1956.

Dans une lettre à Thorez restée comme une grande leçon politique, il fait le chemin que ce parti ne fera pas en plusieurs décennies.

« Staline est bien celui qui a rĂ©introduit dans la pensĂ©e socialiste la notion de peuples avancĂ©s et peuples attardĂ©s dĂ©nonce-t-il. [
] Ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je renie, c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je rĂ©prouve. [
] Ce que je veux c’est que la doctrine et le mouvement soient fait pour les hommes, non les hommes pour la doctrine et le mouvement ».

Et il stigmatise, en grand manieur de mots qu’il est le « fraternalisme », contraction de paternalisme et de fraternitĂ©.

Il pourfend chez certains dirigeants « leur assimilationnisme invĂ©tĂ©rĂ© ; leur chauvinisme inconscient, leur conviction passablement primaire ­ qu’ils partagent avec les bourgeois europĂ©ens – de la supĂ©rioritĂ© omnilatĂ©rale de l’Occident, leur croyance que l’évolution telle qu’elle s’est passĂ©e en Europe est la seule possible, la seule dĂ©sirable [
]dit-il, en parlant du parti, il s’agit bien d’un frĂšre, d’un grand frĂšre, qui, imbu de sa supĂ©rioritĂ© et sĂ»r de son expĂ©rience, vous prend la main, d’une main hĂ©las ! parfois rude pour vous conduire sur la route oĂč il sait se trouver la Raison et le ProgrĂšs. Or c’est trĂšs exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus ».

Car,

Il fonde alors le Parti Progressiste Martiniquais et sera toujours aux cĂŽtĂ©s des dominĂ©s. Il rompt pour mieux rester fidĂšle Ă  ses valeurs d’opprimĂ©. « Je suis de la race de ceux qu’on opprime » proclame-t-il.

AimĂ© CĂ©saire a ainsi l’étoffe de ses illustres prĂ©dĂ©cesseurs. C’est un hĂ©ritier des luttes multisĂ©culaires.

Il reprend le flambeau de Toussaint Louverture à Nelson Mandela en passant par Martin Luther King. Comment ne pas rendre aussi un hommage à cet emblématique défenseur des droits civiques, 40 ans cette année aprÚs son assassinat ?

« J’ai fait un rĂȘve » proclamait Martin Luther King sur les marches du mĂ©morial Lincoln le 28 aoĂ»t 1963. PrĂšs d’un siĂšcle aprĂšs l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis, en dĂ©cembre 1955, Rosa Park crĂ©ait un scandale de portĂ©e considĂ©rable en refusant dans un bus de laisser sa place assise Ă  un blanc.

C’est cet incident qui conduit Martin Luther King Ă  mener pacifiquement le combat pour les droits civiques. Son rĂȘve dĂ©clarait-il, c’Ă©tait que « les fils d’esclaves et les fils des anciens propriĂ©taires d’esclaves prennent place tous ensemble Ă  la table de la fraternitĂ© ».

CĂ©saire l’hĂ©ritier, de mĂȘme que Luther King et Mandela, sont des combattants du genre humain.

C’est un dĂ©fenseur de l’identitĂ© nĂšgre.

Nombreux sont les Africains et leurs descendants qui cherchent encore Ă  ressembler aux europĂ©ens, Ă  s’identifier aux dominants, Ă  leur mode, leur maniĂšre, jusqu’à parfois se blanchir la peau.

CĂ©saire par son oeuvre leur dit qu’ils ont tort. Il rĂ©tablit l’idĂ©e d’une culture noire et dĂ©complexe l’image que les peuples noirs ont d’eux-mĂȘmes aprĂšs des annĂ©es de domination coloniale.

Avant lui, le mot « nÚgre » était insultant, aprÚs lui il devient un honneur. « Il y a une raison nÚgre, il y a une philosophie nÚgre, il y un art nÚgre » dit-il. Je suis un « nÚgre fondamental » écrit-il fiÚrement.

Son Ɠuvre, c’est le retour aux origines africaines, c’est la fiertĂ© retrouvĂ©e des peuples colonisĂ©s, c’est la prise de conscience de soi, de sa culture nĂšgre, de la particularitĂ© des peuples noirs. VoilĂ  ce qui rĂ©side dans la notion de nĂ©gritude. Sa grandeur, c’est de rendre Ă  tout un continent l’envie de son identitĂ©.

Enfin, c’est avant l’heure un apĂŽtre de la diversitĂ© culturelle.

CĂ©saire est un humanisme. Il revendique son identitĂ© tout en respectant celle des autres. Et cela porte un nom : la diversitĂ© culturelle. « Ma conception de l’universel, dit-il, est celle d’un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers ».

Non seulement les descendants d’Africains dĂ©portĂ©s ont toujours fait partie de notre humanitĂ© mais ils nous ont livrĂ©s leur gĂ©nie propre dans tous les domaines.

Que l’on pense aux Alexandre Dumas, pĂšre gĂ©nĂ©ral et fils Ă©crivain ; au Chevalier Saint Georges, personnage de lĂ©gende surnommĂ© le « Mozart noir », fils d’esclave Ă  la fois musicien, escrimeur et Colonel de l’armĂ©e française pendant la RĂ©volution.

Que l’on pense Ă  JosĂ©phine Baker, la « vĂ©nus d’ébĂšne » chanteuse, danseuse, personnalitĂ© engagĂ©e qui adopta 15 enfants de toutes les couleurs jusqu’à s’en ruiner ; que l’on pense Ă  Gaston Monnerville plus de 20 ans prĂ©sident du SĂ©nat.

Que l’on pense aux influences africaines dans la peinture cubiste, dans la peinture de Picasso ; que l’on pense au blues qui irrigue toute la musique contemporaine.

MĂȘme nos lointains ancĂȘtres, nĂ©s en Afrique, Ă©taient « forcĂ©ment bronzĂ©s », selon le mot du grand palĂ©ontologue Yves Coppens lui-mĂȘme.

L’Afrique est pour notre civilisation le continent des origines. Et elle a permis cette formidable richesse que donne le mĂ©tissage. Dans un monde oĂč les barriĂšres s’affaissent, oĂč les Ă©changes se multiplient, oĂč les relations sont l’avenir de l’humanitĂ©, oĂč la diversitĂ© est notre seule chance de salut, notre projet commun pour l’humanitĂ© ne peut pas ĂȘtre noir ou blanc.

Il doit ĂȘtre nĂ©cessairement noir autant que blanc : il doit ĂȘtre en couleur ; il doit ĂȘtre multiple et multicolore.

VoilĂ  le message humaniste de CĂ©saire et voilĂ  l’ambition qu’il nous faut rĂ©aliser. »

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