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10 mai: François Asensi rend hommage à Aimé Césaire

12 mai 2008 21 222 vues Aucun commentaire Imprimer Imprimer Envoyer à un ami Envoyer à un ami

Lors de la commémoration de l’abolition de l’esclavage organisée le 10 mai à Tremblay-en-France, François Asensi a rendu un hommage à Aimé Césaire, poète de la négritude et au-delà de tous les humanismes. Retrouvez son discours.

DISCOURS DE FRANCOIS ASENSI: était un humaniste, anticolonialiste, exécrant le racisme, « un éveilleur de conscience », voilà comment nous pourrions qualifier ce créateur foisonnant.

« Un poète immense vient de nous quitter.

Aimé Césaire

Comment ne pas rendre aujourd’hui un hommage particulier à celui qui incarne le mieux la négritude, l’africanité, les peuples noirs, l’essence même d’une culture trop longtemps ignorée par des siècles d’esclavagisme.

Trois semaines après sa disparition, il était naturel de lui dédier cette troisième journée des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions.

Aimé Césaire est un auteur issu du meilleur terreau de notre République.

Fils et petit fils d’instituteur, il a très tôt, le goût des mots et des idées. Boursier, normalien, agrégé de lettres, nourri à la philosophie des Lumières, adorateur de la langue française, il devient en fréquentant Léopold Sédar Senghor et le surréalisme, un homme débordant de culture.

Il est poète, mais aussi essayiste, écrivain, penseur et même biographe de Toussaint Louverture. C’est un auteur complet qui invente les mots et les formules avec un bonheur de langage évident.

Il nous lègue une œuvre immense et une vision du monde sans pareil. C’est un intellectuel au rayonnement mondial dont la place au Panthéon à côté d’Alexandre Dumas serait parfaitement légitime.

Mais n’oublions pas : Césaire est d’abord un anticolonialiste fondamental.

Aboli une première fois en 1794 par la Révolution française, rétabli par Napoléon en 1802, aboli une deuxième fois en 1848 par le sous-secrétaire d’Etat Victor Schoelcher, l’esclavage perdure longtemps dans les têtes bien au-delà de son abolition.

Aimé Césaire en a conscience lorsqu’il évoque les siècles d’oppression : « Je parle d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme ».

Il a raison, car au système esclavagiste, succèdent le colonialisme et les expositions coloniales où sont exhibés les meilleurs spécimens de notre empire.

Et lorsque le système colonial s’écroule, subsistent la xénophobie, le racisme, les discriminations et la tendance de l’Européen, comme le dit Césaire, « à penser l’universel à partir de ses seuls postulats et de ses catégories propres ».

Les Bastilles mentales sont les plus longues à faire tomber. Même après une victoire, l’émancipation du genre humain est un combat qui ne cesse jamais. Sur le plan politique, Aimé Césaire est un visionnaire.

Il s’engage dès la fin de la guerre en 1945, adhère au Parti Communiste, et restera élu pendant plus de 50 ans. Il restera élu mais pas communiste. Car Césaire est trop lucide, trop intelligent, trop éclairé pour ne pas rompre avec le stalinisme lors du rapport Kroutchev et la dénonciation de ses crimes en 1956.

Dans une lettre à Thorez restée comme une grande leçon politique, il fait le chemin que ce parti ne fera pas en plusieurs décennies.

« Staline est bien celui qui a réintroduit dans la pensée socialiste la notion de peuples avancés et peuples attardés dénonce-t-il. […] Ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je renie, c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je réprouve. […] Ce que je veux c’est que la doctrine et le mouvement soient fait pour les hommes, non les hommes pour la doctrine et le mouvement ».

Et il stigmatise, en grand manieur de mots qu’il est le « fraternalisme », contraction de paternalisme et de fraternité.

Il pourfend chez certains dirigeants « leur assimilationnisme invétéré ; leur chauvinisme inconscient, leur conviction passablement primaire ­ qu’ils partagent avec les bourgeois européens – de la supériorité omnilatérale de l’Occident, leur croyance que l’évolution telle qu’elle s’est passée en Europe est la seule possible, la seule désirable […]dit-il, en parlant du parti, il s’agit bien d’un frère, d’un grand frère, qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main, d’une main hélas ! parfois rude pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès. Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus ».

Car,

Il fonde alors le Parti Progressiste Martiniquais et sera toujours aux côtés des dominés. Il rompt pour mieux rester fidèle à ses valeurs d’opprimé. « Je suis de la race de ceux qu’on opprime » proclame-t-il.

Aimé Césaire a ainsi l’étoffe de ses illustres prédécesseurs. C’est un héritier des luttes multiséculaires.

Il reprend le flambeau de Toussaint Louverture à Nelson Mandela en passant par Martin Luther King. Comment ne pas rendre aussi un hommage à cet emblématique défenseur des droits civiques, 40 ans cette année après son assassinat ?

« J’ai fait un rêve » proclamait Martin Luther King sur les marches du mémorial Lincoln le 28 août 1963. Près d’un siècle après l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis, en décembre 1955, Rosa Park créait un scandale de portée considérable en refusant dans un bus de laisser sa place assise à un blanc.

C’est cet incident qui conduit Martin Luther King à mener pacifiquement le combat pour les droits civiques. Son rêve déclarait-il, c’était que « les fils d’esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves prennent place tous ensemble à la table de la fraternité ».

Césaire l’héritier, de même que Luther King et Mandela, sont des combattants du genre humain.

C’est un défenseur de l’identité nègre.

Nombreux sont les Africains et leurs descendants qui cherchent encore à ressembler aux européens, à s’identifier aux dominants, à leur mode, leur manière, jusqu’à parfois se blanchir la peau.

Césaire par son oeuvre leur dit qu’ils ont tort. Il rétablit l’idée d’une culture noire et décomplexe l’image que les peuples noirs ont d’eux-mêmes après des années de domination coloniale.

Avant lui, le mot « nègre » était insultant, après lui il devient un honneur. « Il y a une raison nègre, il y a une philosophie nègre, il y un art nègre » dit-il. Je suis un « nègre fondamental » écrit-il fièrement.

Son Å“uvre, c’est le retour aux origines africaines, c’est la fierté retrouvée des peuples colonisés, c’est la prise de conscience de soi, de sa culture nègre, de la particularité des peuples noirs. Voilà ce qui réside dans la notion de négritude. Sa grandeur, c’est de rendre à tout un continent l’envie de son identité.

Enfin, c’est avant l’heure un apôtre de la diversité culturelle.

Césaire est un humanisme. Il revendique son identité tout en respectant celle des autres. Et cela porte un nom : la diversité culturelle. « Ma conception de l’universel, dit-il, est celle d’un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers ».

Non seulement les descendants d’Africains déportés ont toujours fait partie de notre humanité mais ils nous ont livrés leur génie propre dans tous les domaines.

Que l’on pense aux Alexandre Dumas, père général et fils écrivain ; au Chevalier Saint Georges, personnage de légende surnommé le « Mozart noir », fils d’esclave à la fois musicien, escrimeur et Colonel de l’armée française pendant la Révolution.

Que l’on pense à Joséphine Baker, la « vénus d’ébène » chanteuse, danseuse, personnalité engagée qui adopta 15 enfants de toutes les couleurs jusqu’à s’en ruiner ; que l’on pense à Gaston Monnerville plus de 20 ans président du Sénat.

Que l’on pense aux influences africaines dans la peinture cubiste, dans la peinture de Picasso ; que l’on pense au blues qui irrigue toute la musique contemporaine.

Même nos lointains ancêtres, nés en Afrique, étaient « forcément bronzés », selon le mot du grand paléontologue Yves Coppens lui-même.

L’Afrique est pour notre civilisation le continent des origines. Et elle a permis cette formidable richesse que donne le métissage. Dans un monde où les barrières s’affaissent, où les échanges se multiplient, où les relations sont l’avenir de l’humanité, où la diversité est notre seule chance de salut, notre projet commun pour l’humanité ne peut pas être noir ou blanc.

Il doit être nécessairement noir autant que blanc : il doit être en couleur ; il doit être multiple et multicolore.

Voilà le message humaniste de Césaire et voilà l’ambition qu’il nous faut réaliser. »

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