Accueil » ActualitĂ©s

Tribune dans le Monde : "Non au débat raciste sur l'origine ethnique des joueurs de football!"

8 mai 2011 5 785 vues Aucun commentaire Imprimer Imprimer Envoyer Ă  un ami Envoyer Ă  un ami

LE MONDE

Article publié le 7 Mai 2011

Le Monde_Tribune Asensi_Quotas football

Tribune de François ASENSI


Député GDR de Seine-Saint-Denis

Auteur du rapport sur la réforme du statut des Fédérations sportives (2000)


Moins d’un an aprĂšs le fiasco du mondial sud-africain, le football français est Ă  nouveau profondĂ©ment dĂ©stabilisĂ©. La publication de discussions internes Ă  la FĂ©dĂ©ration Française de Football dĂ©montre que l’éventualitĂ© de quotas dans les centres de formation a Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e au mieux de maniĂšre ambigĂŒe et maladroite, au pire sur une base ethnique assumĂ©e, en limitant le nombre de joueurs d’origine africaine ou maghrĂ©bine. Je veux encore croire Ă  la premiĂšre version.

L’idĂ©e de discriminer des adolescents en fonction de l’origine de leurs parents est rĂ©voltante. Si elle s’avĂ©rait exacte, cette proposition de quotas serait par nature contraire Ă  notre Constitution et aux valeurs de la RĂ©publique. Le dĂ©bat sur l’origine ethnique des footballeurs français est tout simplement inacceptable. C’est l’expression d’un racisme larvĂ© auquel je m’oppose fermement et qu’aucun membre du mouvement sportif ne peut cautionner.

Au-delĂ  d’une certaine instrumentalisation par les mĂ©dias et les responsables politiques, cette polĂ©mique n’en rĂ©vĂšle pas moins la grave dĂ©liquescence de notre corps social, aprĂšs plusieurs annĂ©es de dĂ©bats nausĂ©abonds sur l’identitĂ© nationale. Les thĂšses du Front National ont fini par investir toutes les sphĂšres du dĂ©bat public et gangrĂšnent aujourd’hui le football français. C’est une douloureuse remise en cause du travail de milliers de bĂ©nĂ©voles et de dirigeants pour faire gagner une France du football mĂ©tissĂ©e et victorieuse.

Comment expliquer autrement que les mĂȘmes politiques et journalistes qui faisaient l’éloge de la France « black, blanc, beur » aprĂšs la victoire de l’équipe de France Ă  la Coupe du Monde 1998, tiennent dĂ©sormais les joueurs issus de l’immigration comme responsables des rĂ©cents Ă©checs de notre Ă©quipe nationale ?

Analyser la crise du football français sous l’angle racial est tout simplement hors-jeu, autant que l’analyse raciale de la crise des banlieues. Ces crises rĂ©vĂšlent les consĂ©quences d’une globalisation sauvage sur le sentiment d’appartenance Ă  la Nation et la cohĂ©sion des classes populaires.

Dans le football comme ailleurs, l’immigration n’est pas un danger pour notre pays, mais une richesse. Son Ă©quipe nationale est Ă  l’image de la France d’aujourd’hui, multiculturelle et mĂ©tissĂ©e. A la diffĂ©rence d’autres secteurs de la sociĂ©tĂ© ou mĂȘme d’autres sports, le football conserve une dimension d’intĂ©gration et d’ascension sociale, qui donne sa place aux diffĂ©rentes vagues d’immigration. Raymond Kopa, Michel Platini ou Zinedine Zidane Ă©taient tous en leur temps des enfants d’immigrĂ©s. Ils ont fait partie des meilleurs joueurs mondiaux et ont contribuĂ© Ă  faire de la France une nation reconnue du football mondial.

Le football n’est pas le golf. Parce qu’il est un sport populaire et rassembleur, les enfants de la classe ouvriĂšre ont toujours investi en nombre les terrains de football. Hier Ă  la sortie des usines, aujourd’hui en bas des grands ensembles, ce sport reste un vecteur de cohĂ©sion sociale dans un contexte de pĂ©nurie d’emplois et de retrait de l’Etat. Il a cette capacitĂ© de rĂ©unir des populations issues d’horizons divers grĂące aux valeurs universelles du sport.

La polĂ©mique actuelle ne doit pas masquer un vrai sujet : l’avenir du football français. La FĂ©dĂ©ration Française est parfaitement lĂ©gitime Ă  poser la question des joueurs binationaux, nĂ©s en France mais pouvant ĂȘtre sĂ©lectionnĂ©s dans l’équipe nationale du pays d’origine de leurs parents. Cette question ne peut ĂȘtre assimilĂ©e Ă  la polĂ©mique sur d’éventuels quotas ethniques. La libre circulation de footballeurs Ă  peine adolescents s’amplifie, entre les clubs multimillionnaires, mais Ă©galement entre des Ă©quipes nationales en concurrence acharnĂ©e. Cette vision ultralibĂ©rale dont pĂątissent en premier lieu les joueurs eux-mĂȘmes doit ĂȘtre plus strictement encadrĂ©e, sauf Ă  capituler devant la marchandisation du sport. Enfin, comme le souligne le sociologue StĂ©phane Beaud dans son Ă©tude « TraĂźtres Ă  la nation ? », les tensions autour des joueurs binationaux placent la France face aux contradictions de sa politique migratoire postcoloniale.

De la mĂȘme façon, la FĂ©dĂ©ration Française de Football a parfaitement raison de dĂ©battre de la pĂ©dagogie footballistique transmise dans nos centres de formation. Ce dĂ©bat est indispensable si la France veut rester une nation de football reconnue et gagner des titres. Depuis quelques annĂ©es, les entraineurs et formateurs ont privilĂ©giĂ© la dimension physique au dĂ©triment des qualitĂ©s techniques. La puissance a dĂ©trĂŽnĂ© la crĂ©ativitĂ© dans le jeu, indĂ©pendamment de l’origine des joueurs. Ce choix a conduit Ă  l’adoption d’un jeu stĂ©rĂ©otypĂ©, sans prise de risque. Combien de Lionel Messi français auront Ă©tĂ© freinĂ© dans leur ascension par cette obsession de la performance individuelle au dĂ©triment de la crĂ©ativitĂ© ? L’éclosion de joueurs de talents comme Xavi ou Iniesta nous interpelle forcĂ©ment. Nous n’avons pas su nous adapter Ă  l’évolution du football mondial vers plus de technicitĂ© alors que, par le passĂ©, notre culture footballistique faisait pourtant la part belle aux joueurs vifs, d’Alain Giresse Ă  Bixente Lizarazu.

Je me fĂ©licite que le dĂ©bat soit enfin ouvert sur les options stratĂ©giques du football français. Dans une dĂ©claration de juin 2010, disponible sur mon site internet, j’avais dĂ©jĂ  soulignĂ© les carences de nos centres de formation et le formatage imposĂ© aux jeunes joueurs. Ce dĂ©bat doit aller Ă  son terme pour que le football français gagne Ă  nouveau et retrouve la voie du beau jeu. La polĂ©mique sur des quotas ethniques, aussi inadmissible qu’absurde, doit laisser la place Ă  un dĂ©bat serein.

Laissez votre réponse !

Ajoutez votre commentaire si dessous, ou le trackback de votre propre site. Vous pouvez aussi vous abonner aux commentaires via RSS.

Vous pouvez utiliser ces balises :
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>