Accueil » Actualités

Ideal Standard à Aulnay-sous-Bois : Mémoire industrielle ou mémoire ouvrière

18 septembre 2009 9 015 vues 3 commentaires Imprimer Imprimer Envoyer à un ami Envoyer à un ami

En 1975, lorsqu’est annoncée la fermeture de l’usine Ideal Standard à Aulnay-sous-Bois, François Asensi est secrétaire fédéral du PCF de Seine-Saint-Denis et premier responsable local du Parti communiste à Aulnay. Les militants communistes sont très actifs dans l’entreprise et occupent, pour certains d’entre eux, des responsabilités au syndicat Cgt qui mène alors la lutte. Dès le départ, François Asensi se trouve donc au cœur de cette occupation qui démarre en novembre 1975 et se poursuivra jusqu’au 1er janvier 1977. Il a tout juste trente ans. En mars de l’année suivante, il deviendra député suppléant de Rober Ballanger, le maire communiste d’Aulnay-sous-Bois d’alors.

Le Conseil général de Seine-Saint-Denis et la ville d’Aulnay-sous-Bois organisent, en ce moment, une exposition sur l’histoire de l’entreprise et de son site « Le Monde Ideal » dans la halle, construite au début du siècle dernier par l’ingénieur Eugène Freyssinet, un des vestiges du site de l’entreprise Ideal Standard. François Asensi s’est tout naturellement rendu sur place. Il restitue dans cet entretien les souvenirs qu’il a de cette lutte et donne ses premières impressions sur l’exposition.

Rassemblement à Ideal Standard pendant l’occupation. François Asensi est parmi les ouvriers. Jean-Michel Terry, dirigeant de la CGT et cadre de l’entreprise tient le micro, près de lui le maire d’Aulnay-sous-Bois, Robert Ballanger.

Rassemblement à Ideal Standard pendant l’occupation de l'usine. François Asensi est parmi les ouvriers. Jean-Michel Terry, dirigeant de la CGT et cadre de l’entreprise tient le micro, près de lui le maire d’Aulnay-sous-Bois, Robert Ballanger.

François Asensi, vous avez été très proche des ouvriers et des cadres d’Ideal Standard au moment de la fermeture de l’entreprise. Pouvez-vous situer le contexte de cette fermeture ?

François Asensi : En 1975, j’habitais Aulnay-sous-Bois et mes responsabilités au sein du Parti communiste français à l’époque de la fermeture d’Ideal Standard m’ont bien sûr amené à être très proche de la lutte qui s’est menée dans l’entreprise. Dans ces années, la Seine-Saint-Denis est, de plein fouet, touchée par la désindustrialisation et la baisse des emplois. Difficulté chez Rateau ou Mecano à La Courneuve, chez Cazeneuve ou Languepin à Saint-Denis, Dufour à Montreuil, Motobécane à Bobigny, imprimerie Chaix à Saint-Ouen. Tout près d’Aulnay, la Westhinghouse à Sevran, connaît de premiers soubresauts. On est en pleine période de réorganisation du capital. Personne n’a vraiment été capable de prendre la mesure de cette réorganisation. La Seine-Saint-Denis est à l’époque un des départements les plus industrialisés de la région parisienne notamment dans le domaine de la métallurgie, de la machine-outil ou de la chimie et devient un des premiers départements véritablement sinistrés avec des milliers de suppressions d’emploi. Des sites industriels anciens disparaissent, certains n’ont pas été mis au niveau des nouvelles technologies faute d’investissement et tombent en désuétude. Les conditions de travail y sont souvent très pénibles. C’est le cas de la fonderie Ideal Standard. En 1968, environ 3 000 salariés y travaillent, de jour comme de nuit. Au moment où la fermeture est annoncée, ils ne sont déjà plus que 1 200. Différents « plan de restructuration » comme disait le patronat de l’époque ont déjà diminué sensiblement le nombre de travailleurs sur le site. Un premier site d’Ideal Standard avait déjà été touché à Dammary-les-Lys. L’État, à l’époque Valéry Giscard d’Estaing est président de la République, ne pèse d’aucun poids sur les fermetures d’entreprises et laisse faire.

L’occupation d’Ideal Standard.

L’occupation d’Ideal Standard.

Comment démarre cette lutte qui durera plusieurs mois ?

F. A. : Les communistes de l’entreprise m’ont alerté dès l’annonce de la fermeture. Lors de la première réunion de concertation avec les salariés de l’entreprise, il semblait clair qu’il n’y avait pas beaucoup de choix : ou on acceptait la disparition de l’entreprise en livrant 16 ha de la ville à la spéculation immobilière, ou on résistait en occupant l’usine. Robert Ballanger, le maire d’Aulnay, que je rencontrais se montrait sceptique. Il considérait qu’effectivement la vétusté des installations offrait peu de chance de sauver l’entreprise. J’ai alors insisté sur la volonté des ouvriers de relever la tête, de ne pas se laisser écraser sans réagir. Dans la balance, il y avait aussi la volonté de ne pas abandonner cette partie importante du territoire de la ville à la spéculation. Robert Ballanger a été convaincu. La CGT a lancé le mot d’ordre d’occupation de l’usine avec le soutien actif de la municipalité d’Aulnay. Les travailleurs de l’usine se sont mobilisés très vite. Jean-Michel Terry, chef d’atelier était parmi les principaux organisateurs. Il est bien malaisé de les citer tous, mais parmi eux : Maurice Goguelat (secrétaire du comité d’entreprise), Bernard Hernandez, Roger Tonkovic, Jean Toulgoat, Ange Luchini, Mauger, Pierre Léonard… C’est Jean-Michel Terry qui a proposé que le cubilot, le four vertical dans lequel était maintenue la fonte en fusion en permanence, reste en activité. Un signe fort pour montrer que la volonté des ouvriers était bien de se battre pour le maintien de leur emploi, pour le maintien de l’activité de l’entreprise. Jean-Michel en a assuré la maintenance pendant toute l’occupation. Et quand on a décidé d’arrêter la lutte, c’est sous son expertise que le four a été arrêté. Je voudrais souligner le grand courage et la fierté de tous les salariés de l’entreprise, de ces ouvriers, dont les conditions de travail étaient si pénibles que certains en portaient les stigmates, notamment ceux de la fonderie.

Robert Ballanger, le maire communiste d’Aulnay-sous-Bois manifeste avec les travailleurs d’Ideal Standard. Juste derrière lui, Khadda, l’un des ouvriers actifs pendant l’occupation. Ici devant Loréal, entreprise située tout près d’Ideal Standard dans le quartier Chanteloup.

Robert Ballanger, le maire communiste d’Aulnay-sous-Bois manifeste avec les travailleurs d’Ideal Standard. Juste derrière lui, Khadda, l’un des ouvriers actifs pendant l’occupation. Ici devant l'Oréal, entreprise située tout près d’Ideal Standard dans le quartier Chanteloup.

Comment cette occupation était-elle vécue à l’extérieur de l’entreprise ?

F. A. : Dès le début, nous nous sommes posé la question de sa popularisation. Les grands medias n’en parlaient pas, bien sûr. La municipalité communiste d’Aulnay-sous-Bois avec son maire et son premier adjoint, Pierre Thomas, ont tout de suite créé les conditions pour que la population de la ville soit informée et soutienne la lutte. Le Parti communiste est intervenu à plusieurs reprises. Des manifestations ont été organisées dans la ville permettant d’aller à la rencontre de la population. Le journal local du PCF, La Renaissance, se faisait semaine après semaine l’écho de l’action. Le journal L’Humanité a tenu ses lecteurs régulièrement informés, le journal de Lutte ouvrière a publié quelques articles. La solidarité a été bien au-delà d’Aulnay. Les municipalités communistes de Sevran, Villepinte, Le Blanc-Mesnil et Tremblay dont le maire, Georges Prudhomme, avait été un dirigeant syndical de la CGT à Ideal Standard quelques années auparavant, ont toutes apporté leur soutien sous différentes formes : interventions, publication dans les journaux municipaux, portage des repas. Je crois qu’on dire que sans l’apport des municipalités et particulièrement celle d’Aulnay-sous-Bois, la lutte n’aurait pas pu tenir aussi longtemps. Ce soutien permanent a été essentiel.

Grève d'Idéal Standard

Grève d'Idéal Standard

Finalement l’occupation cesse au début de l’année 1977, mais l’activité ne reprendra jamais. Quel bilan tirez-vous de cette lutte ?

F. A. : Dès le départ, nous savions tous que l’usine n’était plus adaptée aux conditions de production de l’époque. L’absence d’investissement délibérée d’un patronat d’origine américain plus pressé de réaliser des profits que d’améliorer la vie de ses personnels ne laissait pas beaucoup d’espoir. Mais cette lutte était aussi une affaire de dignité. Les ouvriers, les cadres de l’entreprise ne voulaient pas être jetés sans rien dire. Ils ont gardé la tête haute jusqu’au bout. Et cette lutte n’a pas servi à rien. S’il n’y avait pas eu d’occupation de l’usine, rien n’aurait contraint Ideal Standard à céder ces 16 hectares à la collectivité territoriale à des conditions acceptables. Ce terrain, à cinq minutes du RER, était l’objet de convoitise de sociétés immobilières. La lutte des travailleurs d’Ideal a permis à la municipalité d’Aulnay de confier à sa société d’économie mixte (la SAES) d’aménager le site pour les Aulnaysiens : logements sociaux en petites unités conviviales, commerces de proximité, lieux pour petites et moyennes entreprises. La halle de Chanteloup a été aménagée pour diverses manifestations municipales ou associatives. Une partie des bâtiments industriels a été préservée, témoignant d’une belle esthétique industrielle qui a marquée le département. L’opération réalisée dans les années qui ont suivi est très remarquable, aujourd’hui encore.

À la fin du conflit, je m’étais engagé, personnellement, à aider chacun des salariés qui avaient occupé l’usine à retrouver un emploi. J’ai réuni les cinq maires communistes, Robert Ballanger à Aulnay, Robert Fregossy au Blanc-Mesnil, Bernard Vergnaud à Sevran, Ange Barraglioli à Villepinte et Georges Prudhomme à Tremblay. Tous ont accepté d’intégrer ces travailleurs dans leur personnel communal avec un vrai projet professionnel qui a permis leur reconversion.

Manifestation des salariés d’Ideal Standard dans les rues d’Aulnay-sous-Bois. On reconnaît parmi les manifestants Robert Ballanger, François Asensi et des élus de la municipalité.

Manifestation des salariés d’Ideal Standard dans les rues d’Aulnay-sous-Bois. On reconnaît parmi les manifestants Robert Ballanger, François Asensi, des élus municipaux et Maurice Goguelat (portant la banderole à droite).

Le Conseil général et la ville d’Aulnay-sous-Bois consacre une exposition à Ideal Standard sur les lieux même où était installée la fonderie. Vous êtes allé la voir, qu’en pensez-vous ?

F. A. : Je suis passé la voir dès que j’ai eu connaissance de l’initiative. Ayant vécu de très près les événements de l’occupation, j’étais curieux de la découvrir. C’est une belle exposition sur la mémoire industrielle de la ville, de la Seine-Saint-Denis. Elle est bien conçue et agréable à visiter. Son installation dans la halle de fonderie Freyssinet renforce ce caractère de mémoire industrielle. Lorsque j’y suis passé, des enseignants la visitaient avec leur classe et travaillaient autour des conditions de travail d’une autre époque. Pour les enfants d’aujourd’hui, je crois que c’est instructif de découvrir les réalités industrielles de leur ville, les conditions, souvent extrêmement difficiles, dans lesquelles travaillaient les salariés. Et c’était vraiment le cas à la fonderie d’Ideal Standard. Si elles sont révolues à Aulnay, ces conditions de travail ne le sont pas partout dans le monde. Ideal Standard n’a pas disparu. L’entreprise a été rachetée en 2007 par Bain Capital Partner, société d’investissement de Boston et les profits réalisés en Europe et ailleurs dans le monde contribuent à alimenter des fonds de pension américains. Le siège européen d’Ideal Standard est à Bruxelles, en France il se trouve à Roissy. Le capitalisme n’est pas mort. Les 18 000 salariés actuels d’Ideal Standard n’échappent pas à l’exploitation qui permet de remplir les poches des actionnaires.
Je trouve que du point de vue de la mémoire industrielle, l’exposition retrace bien la réalité. L’idée de photographier les salariés de l’époque sur les lieux de l’usine tels qu’ils sont aujourd’hui donne un côté artistique et vivant à l’exposition. Je suis un peu moins satisfait sur le traitement de la mémoire ouvrière que je trouve trop partiel. La manière dont sont traités les quatorze mois de lutte des salariés, de fin 1975 à début 1977, me paraît trop allusive, voire partiale. Les seuls extraits de presse viennent de Lutte Ouvrière. Je n’ai rien contre, mais L’Humanité ou La Renaissance auraient dû pouvoir trouvé leur juste place dans cette rétrospective. Sur les banderoles des photos retenues, on remarque davantage la CFDT que la CGT alors que tous ceux qui ont vécu cette occupation savent bien que la CGT était le syndicat très majoritaire dans l’entreprise. Il y a bien sûr, le film vidéo qui donne une vraie place aux témoignages des salariés de l’époque. Mais on ne prend souvent pas le temps, lorsqu’on visite une exposition, de s’arrêter devant un film. L’initiative me semble intéressante et valorisante pour découvrir le monde de l’entreprise du XXe siècle, elle aurait mérité une plus grande attention à la mémoire des salariés et des acteurs des luttes ouvrières.

Propos recueillis par Patricia Latour

3 commentaires »

  • Julien Maheu a écrit :

    Salut mon vieux tito. Je me souviens de toi lorsque tu dirigeais la fédération de la seine saint-denis. Avec compétence du reste. Le parti tenait à l’époque le haut du pavé dans le département. Tu te tenais toujours aux côtés des travailleurs en lutte et ceux-ci t’en étaient reconnaissants. Je me souviens qu’à la section Renault du parti, à Saint-Ouen, les camarades te tenaient en grande estime. Tous les communistes à l’époque étaient unis comme les cinq doigts de la main. Je regrette a que des divergences existent aujourd’hui entre plusieurs camarades. J’espère que les choses finiront par s’arranger. Il y va de l’intérêt du parti.
    Fraternellement.

  • bettioui mimoun a écrit :

    je veux connaitre l adresse du bureau qui delivre les certificats de travail de l ansien usine ideal standartt a aulnay sous bois votre bien devoue

  • moumni abouda a écrit :

    Bonjour mimoun

    ça fait longtemps que moi aussi je cherche des bulletins

    de paie pour les années 1968-1969 -1970 et maintenant je suis

    à la recherche de notre usine à AULNAY SOUS BOIS , seulement

    une ruine .C’est une honte sur le front des français et les neveux

    de ROBERT BALANGER et les habitants d’AULNAY.

    MOUMNI A

Laissez votre réponse !

Ajoutez votre commentaire si dessous, ou le trackback de votre propre site. Vous pouvez aussi vous abonner aux commentaires via RSS.

Vous pouvez utiliser ces balises :
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>