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Intervention sur l' "Identité nationale" à l'Assemblée : "Non, l'immigration n'est pas un danger !"

9 dĂ©cembre 2009 2 293 vues 2 commentaires Imprimer Imprimer Envoyer Ă  un ami Envoyer Ă  un ami

La France n’est pas une identitĂ© unique, elle est un entrecroisement de cultures, d’origines.

Au nom des dĂ©putĂ©s communistes, j’ai dĂ©fendu une vision de la Nation française, ouverte, tolĂ©rante, soucieuse de la justice sociale et de l’Ă©galitĂ© de ses citoyens, lors du dĂ©bat sur l’ « identitĂ© nationale ».

A la tribune de l’AssemblĂ©e nationale, j’ai rĂ©clamĂ© la suppression pure et simple du MinistĂšre de l’Immigration et de l’IdentitĂ© nationale, et dĂ©noncĂ© une stigmatisation honteuse de l’immigration.

ASSEMBLEE NATIONALE

Mardi 8 décembre 2009, 2Úme séance

Intervention du Député François ASENSI (PCF) :

« Monsieur le Président,
Monsieur le ministre,
Mes chers collĂšgues,

Permettez-moi un mot sur les conditions de ce dĂ©bat sur l’ « identitĂ© nationale » . Des conditions iniques qui ne sont pas digne du rĂŽle de notre AssemblĂ©e. Le courant communiste, malgrĂ© son rĂŽle dans la construction de notre Nation, ne dispose dans cet hĂ©micycle que de dix minutes pour aborder un sujet aussi grave.
Pourtant, aucune personne, aucun courant de pensée, ne détient le monopole de la Nation, et je suis choqué que les formations de cet hémicycle ne soient pas traitées également.

Un certain 21 fĂ©vrier 1944, les murs de notre capitale se couvraient d’une grande affiche rouge annonçant l’exĂ©cution des 23 membres du groupe Manouchian, ces rĂ©sistants communistes, juifs, d’origine armĂ©nienne, polonaise, espagnole, qui avaient fui les totalitarismes pour venir dĂ©fendre dans notre pays les valeurs rĂ©publicaines, contre Vichy, contre les nazis.

Comment ne pas se rappeler de cette affiche, inspirĂ©e de la xĂ©nophobie de la droite nationaliste, qui prĂ©sentait ces Ă©trangers comme l’Anti-France? Ces Ă©trangers font dĂ©sormais partie du PanthĂ©on de notre mĂ©moire nationale.

Mais de cet Ă©pisode, les prochaines gĂ©nĂ©rations ne sauront peut-ĂȘtre rien, puisque vous semblez dĂ©cider Ă  supprimer l’enseignement de l’Histoire dans certaines classes de Terminale, Ă  ce moment si important dans la formation d’un adulte citoyen.

Aujourd’hui, des amalgames abjects se dĂ©veloppent entre français d’origine immigrĂ©e, Ă©trangers, dĂ©linquants, dans les circulaires ministĂ©rielles. Les reprises des slogans du Front National par des reprĂ©sentants de l’Etat heurtent, je le crois, tous les rĂ©publicains .

Vous ouvrez une boĂźte de Pandore dont nul ne connait l’issue, et je sais que beaucoup de dĂ©putĂ©s, y compris Ă  droite, partagent notre inquiĂ©tude.

A chaque période de crise économique, des gouvernements, singuliÚrement de droite, ont élevé un rideau de fumée en désignant de prétendus ennemis de la France. Ces boucs émissaires ont eu pour nom Dreyfus, ils ont eu le visage de ces étrangers internés par la République à la veille de la Seconde guerre mondiale, sous la pression des fascismes de droite.

L’Histoire semble bel et bien bĂ©gayer, et pour masquer une politique Ă©conomique et sociale en Ă©chec, pour dĂ©baucher un Ă©lectorat ultra, le PrĂ©sident de la RĂ©publique sĂšme la division dans le peuple français.

Son concept d’ «identitĂ© nationale » est un concept scientifiquement inexistant, mais politiquement dangereux.

L’intrusion de l’Etat dans la dĂ©finition de la Nation, institutionnalisĂ©e Ă  travers la crĂ©ation d’un ministĂšre de l’Immigration et de l’IdentitĂ© nationale, est un fait grave.
Avec les chercheurs et intellectuels, j’en demande solennellement la suppression, car on ne peut prĂ©senter l’immigration comme une menace pour la France.

Et comment accepter une telle atteinte aux principes de la RĂ©publique? Le Gouvernement privatise l’Etat, nos prĂ©fectures, pour les mettre au service de la campagne de l’UMP. La neutralitĂ© des prĂ©fets, chargĂ©s de conduire des dĂ©bats selon une circulaire biaisĂ©e et offensante, est profondĂ©ment bafouĂ©e.

Pour autant, la Nation n’est aucunement tabou pour les dĂ©putĂ©s communistes et rĂ©publicains.
Pour nous, la Nation est une construction permanente, une volonté des citoyens de participer à un projet progressiste et émancipateur.
La Nation est une Histoire, mais bien plus encore un avenir commun.

Notre Nation n’est pas la Nation sclĂ©rosĂ©e du PrĂ©sident Sarkozy, qui reconnaĂźt comme origine immuable la chrĂ©tientĂ© et l’Ancien RĂ©gime.

Notre Nation, c’est la Nation de l’abbĂ© SiĂšyes, qui en 1789 accordait la citoyennetĂ© Ă  tous les français, quel que soit leur statut social.
Notre Nation, c’est la DĂ©claration des droits de l’homme, qui faisait de la contribution Ă  l’impĂŽt un Ă©lĂ©ment essentiel de la citoyennetĂ© française.
C’est la Constitution de l’An II qui accordait des droits civiques identiques aux Ă©trangers rĂ©sidant en France.

Au nom de quoi limiterait-on aujourd’hui les droits civiques de ces citoyens Ă©trangers rĂ©sidant en France, alors que de riches Français s’excluent volontairement de la solidaritĂ© nationale par l’évasion de leurs revenus dans les paradis fiscaux ?

Notre Nation, c’est celle de la laĂŻcitĂ©, remise en cause par le discours de Latran.

Notre Nation, c’est celle du Conseil National de la RĂ©sistance et de son pacte social. Or, du dĂ©mantĂšlement du droit du travail Ă  la privatisation des services publics, la politique de votre Gouvernement renie cette RĂ©publique sociale, vĂ©ritable ADN de la France.

Notre Nation, c’est enfin une communautĂ© politique ouverte sur les autres nations, dans une relation de coopĂ©ration et de dialogue.

Comme le rappelait JaurĂšs, cet internationalisme lĂ  ne nous Ă©loigne pas de la Nation. Il nous en rapproche, Ă  l’inverse d’un capitalisme mondialisĂ© qui met les peuples en concurrence, attise hier les guerres coloniales, aujourd’hui les guerres Ă©conomiques et impĂ©riales.

Je ne cesse de m’étonner d’une contradiction :
les initiateurs du dĂ©bat sur l’identitĂ©, les dĂ©fenseurs des symboles de la Nation, sont ceux lĂ  mĂȘme qui fragilisent le rĂŽle des Etats, en promouvant la libertĂ© absolue de circulation des capitaux.
Ceux lĂ  mĂȘme qui soutiennent une construction europĂ©enne coupĂ©e du peuple.
Ceux lĂ  mĂȘme qui abaissent les solidaritĂ©s nationales en dĂ©fendant la directive Bolkenstein.

Ces Ă©lites capitalistes apatrides, dignes hĂ©ritiĂšres des rĂ©fugiĂ©s de Coblence, mettent en doute le patriotisme des classes populaires alors qu’elles n’hĂ©sitent jamais Ă  dĂ©fendre leurs privilĂšges depuis les fourgons de l’étranger.
Enfin, comment accepter que le Gouvernement français caricature et stigmatise Ă  ce point l’immigration?

Notre Nation est un creuset de cultures, une terre ancienne d’immigrĂ©s.
PrĂšs d’un quart des jeunes français a un grand parent nĂ© Ă  l’étranger, ne l’oublions pas.

Elu dans un département, la Seine-Saint-Denis, berceau depuis longtemps de métissages au gré des migrations économiques, je ne peux accepter le procÚs de la différence que votre Gouvernement instruit.

Non, l’immigration n’est pas un danger.
Elle est une richesse, pour peu que l’on sache lui donner une juste place.

La France, sa croissance, son modĂšle social, se sont construits sur les efforts et les sacrifices de ces populations qui nous ont rejoint.

La stigmatisation de l’immigration est un reniement absolu de l’intĂ©gration rĂ©publicaine. En confortant les prĂ©jugĂ©s, vous condamnez certains français Ă  devenir d’éternels Ă©trangers dans leur propre pays. Vous condamnez ces français de deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration Ă  subir, comme leurs parents, des discriminations ethniques qui font honte Ă  notre RĂ©publique.

Avec difficultĂ© parfois, la France a su par le passĂ© offrir sa gĂ©nĂ©rositĂ© Ă  plusieurs gĂ©nĂ©ration d’immigrĂ©s.
Je constate avec beaucoup de tristesse que votre politique discriminante ferme dĂ©sormais la porte Ă  la gĂ©nĂ©ration des enfants d’immigrĂ©s maghrĂ©bins et africains, terriblement absents de notre HĂ©micycle.

Je constate Ă©galement que la tradition humaniste française est bafouĂ©e Ă  l’heure des charters pour l’Afghanistan.

Ces rĂ©fugiĂ©s ou immigrĂ©s sans papiers ont vĂ©cu le dĂ©chirement de quitter leur pays, leur famille, font le sacrifice d’occuper des emplois pĂ©nibles, en deçà de leurs compĂ©tences, pour assurer un avenir Ă  leurs enfants en France.
Quelle épreuve supplémentaire comptez-vous leur imposer, alors que leur régularisation est un droit fondamental ?

La France patrie des droits de l’homme voit chaque jour ses lumiĂšres dĂ©cliner.
Le Conseil de l’Europe vient de dĂ©noncer, je cite, « la vision Ă©triquĂ©e de l’identitĂ© », dĂ©fendue par le Gouvernement français, qui n’accorde aucune place Ă  la diversitĂ© des cultures.
La tribune du PrĂ©sident Sarkozy, dans le Monde, ressuscite l’idĂ©e d’assimilation de funeste mĂ©moire. Le juste refus du communautarisme ne saurait faire table rase de leurs cultures d’origine.

Finalement, le vĂ©ritable mal français n’est pas l’immigration, c’est l’affaiblissement de notre modĂšle rĂ©publicain.

Affaiblissement du à la crise du capitalisme, mais aussi à un passé colonial qui a durablement figé une image de la France opposée à la culture africaine. Une image réaffirmée récemment par le Président de la République dans le terrible discours de Dakar.

Rien n’est pire que ces murs d’incomprĂ©hension et de discriminations qui existent au cƓur de notre RĂ©publique, oĂč les jeunes diplĂŽmĂ©s d’origine d’immigrĂ©e subissent un chĂŽmage quatre fois plus important que les non immigrĂ©s. OĂč l’ensemble de la sociĂ©tĂ© souffre d’inĂ©galitĂ©s si criantes que le vivre ensemble est brisĂ©.

Certains Ă  droite, au nom de leur chef, font le choix de maintenir ces murs de dĂ©fiance et d’injustice, les dĂ©putĂ©s communistes et rĂ©publicains sont au contraire dĂ©terminĂ©s Ă  les faire tomber. »

2 commentaires »

  • Orange a écrit :

    Sarkozy ? Toujours les mĂȘmes fondamentaux !

    Le plus extraordinaire avec ce personnage c’est qu’il arrive en permanence Ă  relancer la polĂ©mique sur des thĂ©matiques dont il a pourtant dĂ©jĂ  tout dit depuis longtemps. A chaque fois en exploitant tel ou tel Ă©vĂšnement, mais toujours avec les mĂȘmes fondamentaux, ceux qui lui ont permis de siphonner l’Ă©lectorat du FN.

    Sur ce thĂšme des ‘Valeurs’, je recommande vivement de voir, surtout d’Ă©couter, une excellente anthologie des mots et des idĂ©es qui construisent sa prise du pouvoir et ses deux premiĂšres annĂ©es Ă  l’ElysĂ©e: http://www.youtube.com/watch?v=Fm-TdlB8QNI

    Quatre autres vidĂ©os de la mĂȘme sĂ©rie sont aussi sur YouTube, mots clĂ©s: Sarkozy Midterm

    Pour qui veut voir la version ‘intĂ©grale’ de la sĂ©rie (les 5 volets Ă  la suite, dans leur ordre chronologique), c’est sur MySpace : http://tinyurl.com/yguhsyv

    Un petit bijou pĂ©dagogique, si l’on a 30 minutes devant soi, deux cachets d’aspirine de secours !

  • Philippe FLEUTOT a écrit :

    Français né hors de France (immigré donc), suis-je sommé de prouver mon « amour sacré de la Patrie » ?

    LA FRANCE, c’est la maison oĂč je vis aujourd’hui mĂȘme si je n’y suis pas nĂ©, c’est lĂ  oĂč je reçois volontiers mes parents, mes amis, mes voisins et les Ă©trangers qui viennent me voir.

    LA RELIGION, c’est la maison familiale, celle de mes ancĂȘtres bien-aimĂ©s oĂč je me ressource rĂ©guliĂšrement mĂȘme si je suis devenu athĂ©e.

    LA LAÏCITÉ, c’est la maison commune, celle qui nous accueille tous et nous permet de vivre en paix avec nos identitĂ©s multiples.

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