Parcours

Libre, rouge et rebelle

François Asensi est né le 1er juin 1945 à Santander, ville portuaire du nord de l’Espagne, capitale de la Cantabrie. Son père, prénommé également François, est né à Valence et arrive en France alors qu’il a une dizaine d’années, en 1920. Sa mère, Consolacion Martinez, est Française et est née un 1er mai de l’année 1917, route de la Révolte à Levallois Perret. Á lui seul, ce concours de circonstances entourant la naissance de sa mère symbolise assez bien l’homme politique pas tout à fait comme les autres qu’est François Asensi ; lutteur, communiste et rebelle.

Le gamin du Landy

François Asensi vivra peu de temps en Espagne. Ses parents quittent l’Espagne franquiste alors qu’il a un peu plus de deux ans. Communistes tous les deux, ils ont été militants du PCF (Parti communiste français), avant de poursuivre leurs activités dans le PCE (Parti communiste espagnol) à leur arrivée en Espagne. Son père rejoint, en effet, les Républicains espagnols en 1937 et combat à leurs côtés dans les brigades internationales. Sa mère et sa sœur, Sonia, le retrouvent en Espagne en 1940 ; ils ne se sont pas revus depuis trois ans. Ses parents participeront à la lutte clandestine contre le fascisme jusqu’à ce que l’espoir d’une reconquête démocratique en Espagne s’éteigne durablement. À la fin de l’année 1947, ils décident, de regagner la France pour retrouver leur famille qui ne connaît pas encore le « petit dernier » et n’a pas vu sa grande sœur de 11 ans depuis sept ans. Des passeurs leur font franchir clandestinement la frontière dans des conditions périlleuses, par la traversée de la Bidassoa, fleuve côtier frontalier du pays basque.

« Je suis tombé dedans dès que je suis né ». François Asensi, habillé en torero, est présent au rassemblement du stade Buffalo, le 24 avril 1949, à l'occasion du congrès mondial des partisans de la paix. Il est assis dans les bras de sa tante, Angèle, elle-même assise près de ses parents, son père, François, sur la gauche et près de lui sa mère, Consolacion.

« Je suis tombé dedans dès que je suis né ». François Asensi, habillé en torero, est présent au rassemblement du stade Buffalo, le 24 avril 1949, à l’occasion du congrès mondial des partisans de la paix. Il est assis dans les bras de sa tante, Angèle, elle-même assise près de ses parents, son père, François, sur la gauche et près de lui sa mère, Consolacion.

Après bien des péripéties, ils s’établissent à La Plaine Saint-Denis à Aubervilliers où est installée une partie de la famille. Le père reprend son métier de tailleur de pierre et ses activités au Parti communiste français. La mère travaille comme ouvrière spécialisée chez Jeumont Schneider où elle occupe des responsabilités syndicales. « Je suis tombé dedans dès que je suis né », plaisante François Asensi affectueusement, en parlant de ses parents. Au gré des déménagements de la famille, les conditions de vie restent précaires dans de petits logements sans confort et humides. C’est le lot de beaucoup de familles des banlieues. Éli Lotar réalise en 1946 un documentaire qui alerte l’opinion publique sur les conditions de vie difficiles dans la banlieue parisienne de l’après-guerre, Gentils Enfants d’Aubervilliers. Le film est tourné précisément dans ce quartier du Landy où vit la famille Asensi. Jacques Prévert en écrit le commentaire et trois poèmes-chansons, mis en musique par Joseph Kosma. Le plus connu est chanté par Germaine Montero : « Gentils enfants d’Aubervilliers / Gentils enfants des prolétaires / Gentils enfants de la misère / Gentils enfants du monde entier ».

Malgré la vie difficile de ces années, François Asensi garde le souvenir ému d’une enfance heureuse où les enfants vivent dans une certaine liberté : « Je connais toutes les rues de ce coin ; Émile Augier, Bengali, du Landy, le chemin latéral, le chemin de fer industriel, Cristino Garcia, le passage Boise, l’impasse du Chef de la Ville, le Champ des vaches. De ce quartier à la limite d’Aubervilliers et de Saint-Denis, tout près de l’actuel Stade de France, j’ai fait le terrain d’aventure de mon enfance. Dans la ville, on l’appelait “la petite Espagne”. Beaucoup d’Espagnols y habitaient à l’époque. » Une bonne part des habitants du quartier a fait la guerre d’Espagne ou participé à la Résistance, souvent les deux. Son père anime dans ce quartier cosmopolite une des plus importantes cellules du PCF de la ville. « J’ai été très marqué par le souvenir de la guerre, par la lutte contre le fascisme. Ma tante avait été déportée, mon oncle Manolo, comme mon père, s’était engagé dans les Brigades internationales. J’ai grandi au milieu de militants. L’antifascisme est vraiment le fond de mon engagement. »

Au Landy, tout le monde le connaît sous le nom de Tito, diminutif espagnol affectueux que lui donne sa mère et qui lui restera longtemps dans sa vie militante.

La classe au CP à l'école Edgard Quinet d'Aubervilliers au cours de l'année scolaire 1951-52. François Asensi, bras croisés, est assis au premier rang à droite, ce qui n'empêche qu'il n'ait déjà un petit air moqueur.

Au CP à l’école Edgard Quinet d’Aubervilliers au cours de l’année scolaire 1951-52. François Asensi, bras croisés, est assis au premier rang à droite, ce qui n’empêche qu’il n’ait déjà un petit air moqueur.

Il fait sa scolarité primaire à l’école du quartier, Edgard Quinet. Quand il entre en sixième au collège Paul Doumer, il se sent un peu démotivé. Il ne retrouve pas là le cocon de l’école où « l’instit » prenait le temps de travailler avec tous les enfants. Il faut bien dire qu’avec 44 élèves par classe, les professeurs n’ont guère le temps d’un suivi individuel et adapté pour chacun. Le collège lui semble impersonnel et froid. Faute d’un véritable choix, il entreprend de suivre des études professionnelles au lycée (LEP) Potain dans le 19e arrondissement de Paris. Quelques années plus tard, il obtient son CAP (Certificat d’aptitude professionnelle) de dessinateur industriel. Il entre alors dans la vie active dans une entreprise qui fabrique des machines à laver et à repasser pour les grandes collectivités.

L’enfance marque souvent durablement une vie. C’est particulièrement vrai pour François Asensi qui reste très attaché à Aubervilliers. C’est sans doute à ce moment qu’il prend le goût de la liberté et de l’indépendance. Il faut se remémorer ces années, dans cette banlieue ouvrière livrée à elle-même où les grands terrains vagues servent de lieux de découverte aux enfants ; le foot, la bagarre, l’amitié, le sentiment d’être libre malgré la misère. C’est aussi dans ce quartier qui borde le canal Saint-Denis qu’il rencontre la solidarité, la vraie, celle qui ne faillit jamais parce que, dans ces milieux populaires, où la vie n’a aucune tendresse pour les femmes et les hommes, on ne se laisse jamais tomber les uns les autres. Il est touché aussi par cet esprit libre et frondeur, un peu canaille, si particulier à cette ville et qui transparaît à chaque carrefour de son histoire, notamment à travers la forte personnalité de quelques uns de ses maires, Charles Tillon, André Karman ou Jack Ralite.

Le jeune militant communiste

A gauche sur la photo

A gauche sur la photo

Quand apparaissent les premiers comités antifascistes contre la guerre d’Algérie et contre l’OAS, François Asensi n’a aucune intention de « s’encarter » où que ce soit. « Mon vieux fond libertaire » lance-t-il, avec un sourire ironique… Pourtant, il participe à une manifestation organisée à Aubervilliers contre cette guerre qui n’ose dire son nom. On est en octobre 1960 et c’est l’une des premières manifestations organisée en France. Elle est durement réprimée par la police qui matraque les manifestants sans ménagement. Cette première participation à la lutte le marquera profondément. Il adhère le jour même à la Jeunesse communiste (JC). Il a quinze ans. Moins de quatre ans plus tard, il rejoint le Parti communiste français (PCF) lors d’un voyage dans « la grande patrie du socialisme », l’URSS. « Adhérer dans ces circonstances, c’était un geste fort pour moi. Tout un symbole ! Quand j’y repense aujourd’hui… » laisse-t-il planer. La fougue et l’enthousiasme de la jeunesse manquent parfois de clairvoyance et puis, la période n’appelait pas les mêmes questions qu’aujourd’hui. Ils ont laissé la place à une réflexion plus nuancée sur les réalités du socialisme dans les « pays de l’est ». Pour François Asensi, « Le stalinisme reste une déchirure, une perversion indélébile ». Mais sa fidélité à l’idéal communiste reste intacte. « Je suis un rouge », lance-t-il avec bravade et l’air provocateur. Il accepte le passé pour ce qu’il est, il l’assume totalement. C’est aussi cet engagement qui a contribué à bâtir sa personnalité et ses combats d’aujourd’hui.

Manifestation du 17 mai 1967 contre les pouvoirs spéciaux et sur la défense de la sécurité sociale

Manifestation du 17 mai 1967 contre les pouvoirs spéciaux et sur la défense de la sécurité sociale

En mars 1965, il fait son service militaire. À son retour, seize mois après, les responsables de la JC se rappellent à lui. Il devient secrétaire de cercle à Aubervilliers, puis, très vite, secrétaire local de la ville. Il prend en même temps de plus en plus de responsabilités dans le département et est désigné premier secrétaire de la fédération de Seine-Saint-Denis de l’UJCF (Union des jeunes communistes de France), puis secrétaire national de l’UJCF. « Quand tu fais les choses, tu ne les fais pas à moitié, tu les fais pour de bon ». Une constante dans ses engagements. Il est tenace, persévérant, entreprenant. Il va jusqu’au bout de ses engagements avec opiniâtreté, même quand il n’est plus tout à fait satisfait.

Il quitte la JC sur une action d’éclat. Il est à l’initiative et organise l’occupation de l’ambassade du Chili en 1973 contre le coup d’État de Pinochet. Un « commando » de jeunes communistes entre dans l’ambassade et l’investit. L’affaire fera du bruit dans la presse en France, mais aussi à l’étranger. Le journal du Parti communiste cubain, Granma, donnera l’information à la une.

Photo de l'occupation de l'Ambassade du Chili qu'il a impulsé (extrait du supplément-rétrospective du journal de la jeunesse communiste Avant Garde de 1975)

Photo de l’occupation de l’Ambassade du Chili qu’il a impulsé (extrait du supplément-rétrospective du journal de la jeunesse communiste Avant Garde de 1975)

D’Aulnay-sous-Bois à la direction fédérale du PCF : un parcours semé d’embûches

A la tribune (à droite) aux côtés de Waldek Rocher (au micro)

A la tribune (à droite) avec Waldeck Rocher (au micro), député d’Aubervilliers et sécrétaire général du PCF, à la Mairie d’Aubervilliers

En 1974, il a 29 ans et réintègre la fédération de Seine-Saint-Denis du PCF. Il devient secrétaire à la propagande. « Quand on y croit, on y croit avec tempérament, on prend des responsabilités, on a plaisir à être utile ». L’utilisation du pronom à la troisième personne marque singulièrement ce moment de la vie de François Asensi, comme s’il ne parlait pas vraiment de lui, mais d’un collectif qui avait toujours raison et qui ne dérogeait pas à la règle de l’unanimisme. Pendant cette période de sa vie qui dure une dizaine d’années, François Asensi se retient. Il n’est sans doute pas complètement lui-même. Il se plie à la sévère discipline d’un parti qu’il décrit comme étant « quasi militaire », un parti qui reste trop souvent campé sur ses positions sans prendre en compte l’évolution sociétale. Ça ne lui plaît pas. Il ravale ses rancœurs autant qu’il le peut, mais les couleuvres ont de plus en plus de mal à passer. Son côté franc et frondeur ne tardera pas à reprendre le dessus et curieusement le « je » reparaît dans l’entretien comme s’il redevenait alors lui-même.

François Asensi quitte Aubervilliers. Chez les communistes, ça se passe souvent comme ça. Quand on estime que trop de militants se retrouvent dans le même lieu, on propose à ceux que l’on considère comme de bons éléments d’aller ailleurs défricher de nouveaux terrains. On répartit, en quelque sorte, le trop plein de militants. Et c’est précisément ce qu’on dit à François Asensi qui est, depuis 1971, Conseiller municipal d’Aubervilliers, délégué à la jeunesse. On lui laisse le choix entre Saint-Denis et Aulnay-sous-Bois. Il connaît bien Saint-Denis, mais choisira le dépaysement. Aulnay c’est plus loin. Tant qu’à changer autant le faire vraiment. Le côté quasi provincial, à l’époque, de ce coin de Seine-Saint-Denis l’attire, lui qui vient d’une ville de la banlieue proche de Paris et qui aspire à découvrir de nouvelles conditions de vie et de militantisme. Un défi inédit pour lui.

A la tribune avec Robert Ballanger, député de Seine-Saint-Denis, dont il est le suppléant. Il prendra sa succesion suite à son décès en 1981.

A la tribune avec Robert Ballanger, député de Seine-Saint-Denis, dont il est le suppléant. Il prendra sa succesion suite à son décès en 1981.

Fin 1975, il devient secrétaire de la section du PCF d’Aulnay-sous-Bois avec une mission claire : préparer la succession du maire Robert Ballanger, député et président du groupe communiste à l’Assemblée nationale, qui souhaite se retirer, en plaçant Pierre Thomas, le candidat des directions nationale et fédérale, en position de le remplacer. L’ancien maire, Louis Solbes, est premier adjoint ; les directions ne souhaitent pas qu’il soit maire, ni même qu’il reste premier adjoint. « J’ai fait le sale boulot. À l’époque, on ne s’embarrassait pas trop de scrupules. Humainement, cette période a été difficile. Le Parti communiste dans le département était un parti dur, structuré, hiérarchisé, niant le vieux fond anarcho-syndicaliste qui pourtant existait en son sein. » En 1978, Pierre Thomas qui est Conseiller général depuis 1976, est proclamé maire d’Aulnay. Aux élections municipales suivantes, en 1983, François Asensi est élu conseiller municipal d’Aulnay-sous-Bois. Député suppléant de Robert Ballanger depuis mars 1978, il avait déjà pris sa succession, à son décès, en 1981 comme député d’Aulnay-Sous-Bois, Le Blanc-Mesnil, Sevran, Tremblay, Villepinte.

Les années passées à Aulnay sont aussi sources de satisfaction et d’enrichissement pour ce militant inlassable. C’est l’époque des grandes luttes chez Ideal Standard ou chez Citroën dans lesquelles il prend une part essentielle. Il retrouve là ses engagements de jeunesse ; chaque jour sur le terrain, concoctant les actions, travaillant à la rédaction des tracts, discutant avec les ouvriers, les cadres, mobilisant la population. « De sacrées bagarres » se souvient-il, qui font apparaître, pour le conflit Citroën en 1982, la place prise par les immigrés dans la classe ouvrière française. Ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes avec la stratégie communiste d’alors. Des militants sont gênés par la présence nombreuse d’immigrés dans l’entreprise. Certains s’interrogent : « À trop les soutenir, ne prend-on pas le risque de perdre l’appui de la population française de la ville ? ». Les élus socialistes de la ville lui demandent même de prendre ses distances avec les travailleurs de chez Citroën. La réponse de François Asensi sera cinglante : « Pour moi, il n’y a pas de différences. La classe ouvrière est en lutte. Quelque soit ses composantes, on soutiendra son action jusqu’au bout, fusse au prix de la perte de la ville ».

Secrétaire à l’organisation de la fédération (en général numéro 2 dans le PCF), il est élu premier secrétaire fédéral du PCF de Seine-Saint-Denis en 1979, jusqu’en 1985. Période difficile de l’histoire du PCF qui commence dans l’enthousiasme du Programme commun signé avec le PS et les radicaux de gauche, se poursuit par la désillusion de la réactualisation à la demande des communistes de ce programme et s’achève avec une expérience de participation gouvernementale difficile à appréhender pour les communistes.

Rassemblement à Ideal Standard pendant l’occupation. François Asensi est parmi les ouvriers. Jean-Michel Terry, dirigeant de la CGT et cadre de l’entreprise tient le micro, près de lui le maire d’Aulnay-sous-Bois, Robert Ballanger.

Rassemblement à Ideal Standard pendant l’occupation. François Asensi est parmi les ouvriers. Jean-Michel Terry, dirigeant de la CGT et cadre de l’entreprise tient le micro, près de lui le maire d’Aulnay-sous-Bois, Robert Ballanger.

Sa désignation comme premier secrétaire de la fédération ne va déjà pas de soi. C’est l’époque ou le secrétaire général du PCF place ses proches, ceux dont il est personnellement sûr, aux postes clés et François Asensi ne fait pas partie de ceux qui sont pressentis comme les « Préfets du parti ». Mais c’est compter sans la tradition d’un département attaché à son indépendance et à son identité. Jean Garcia, le secrétaire fédéral sortant n’est pas d’accord avec la proposition arrangée par la direction nationale. Le dirigeant communiste, Étienne Fajon, directeur de L’Humanité, non plus. Georges Marchais en sera contrarié, à tel point que François Asensi, secrétaire de la plus puissante fédération du PCF n’entrera que tard au Comité central (1982). « On se méfiera longtemps de la Seine-Saint-Denis où l’on avait déjà connu un véritable schisme au milieu des années soixante. Un département rebelle à qui la direction nationale ne fait jamais totalement confiance » relève François Asensi.

La contestation et le rejet des « camarades » : une blessure qui ne remet pas en cause son engagement militant

Et puis, en 1984, c’est la douche froide. Les positions publiques qu’il prend, en désaccord avec la direction du PCF, conduisent à son exclusion de son poste de secrétaire fédéral et du Comité central.Il y a en fait longtemps que François Asensi se pose des questions sur certaines prises de position de son parti. Son esprit vif, porté à la contestation héritée de son enfance, a été raffermi par sa relation chaleureuse avec Santiago Carillo, secrétaire général du PCE qu’il a bien connu à Aubervilliers. Le PCE et Carillo estiment que le PCF n’a pas pris la mesure des bouleversements sociétaux mis en lumière par les événements de 1968 en France. Ces discussions aiguisent déjà la réflexion du jeune militant communiste bien que la direction nationale du PCF ait pris ombrage de ces déclarations.

Le mot d’ordre du PCF de la fin des années soixante-dix autour du « Fabriquons français » le dérange. « Je ne le sentais pas bien, trop chauvin, à la limite du nationalisme. “Fabriquons en France” me semblait plus juste ». Puis, le lancement de la campagne par le PCF de la réactualisation du Programme commun signé en 1972 le laisse insatisfait. « La rupture conduit le PCF à développer encore plus la thèse selon laquelle être révolutionnaire, c’est être à contre-courant des tendances de la société. La rupture de l’union de la gauche est ainsi imputée aux communistes ».

Le soutien, par télévision interposée, sans aucune consultation des communistes, apporté par Georges Marchais, de Moscou en décembre 1979, à l’invasion soviétique en Afghanistan le révolte. L’affaire du bulldozer de Vitry, le 24 décembre 1980 – la municipalité communiste de Vitry-sur-Seine fait intervenir une pelleteuse contre un foyer de travailleurs maliens – le choque profondément. « La fin ne peut pas justifier les moyens. On ne peut pas accepter que les travailleurs pauvres soient tous logés dans les villes les plus en difficulté. Mais il était intolérable de les expulser de cette manière ». Le Comité central intervient pour que les communistes assument l’initiative malheureuse. Malgré sa colère, François Asensi ne remet pas en cause son engagement de secrétaire fédéral du PCF, mais l’expression de son désaccord au bureau fédéral de Seine-Saint-Denis et dans des relations privées amène de nouvelles suspicions à son égard.

Lorsqu’en février 1981, le Maire communiste de Montigny-Lès-Cormeilles livre à la vindicte populaire une famille marocaine dont certains de ses membres sont soupçonnés, sur dénonciation d’une voisine, de trafic de drogue, la coupe commence à déborder. François Asensi refuse d’appliquer en Seine-Saint-Denis les consignes de la direction qui somment les communistes d’organiser la dénonciation des enseignants laxistes sur les questions de la drogue et leur exclusion de l’Éducation nationale. « La fameuse morale communiste ! Cette période renforce mon sentiment du décalage entre les positions prises par le PCF et la société telle qu’elle est. Depuis 1968, le PCF est en total divorce avec la jeunesse et pas seulement estudiantine. Et puis, pour moi, le PCF c’est le parti qui a su rassembler de grands intellectuels, il est lié aux grands mouvements culturels du 20e siècle ; le dadaïsme, le surréalisme, le cubisme. Mon père était un travailleur manuel, mais dans la bibliothèque de la maison, on trouvait des grands classiques et chaque soir, il lisait. On était fier d’être aux côtés de grands intellectuels comme Aragon, Éluard, Desnos, Picasso et d’autres. Les positions que prend la direction du PCF à ce moment me semblent en totale contradiction avec cette ouverture-là. Elles m’apparaissent populistes, “franchouillardes”. Elles manquent singulièrement de grandeur d’une certaine façon. Je les trouve indignes. Pour moi, c’est une vraie rupture avec le parti auquel je crois appartenir ».

En compagnie de Charles Fitterman, dirigeant communiste, ministre des Transports du gouvernement Mauroy, et Georges Valbon, président du Conseil général de Seine-Saint-Denis.

En compagnie de Charles Fitterman, dirigeant communiste, ministre des Transports du gouvernement Mauroy, et Georges Valbon, président du Conseil général de Seine-Saint-Denis.

Les élections européennes de juin 1984 dans lesquelles le PCF ne fait un score que de 11 % vont être le déclencheur d’une contestation que le PCF aura bien du mal à faire taire. Les auteurs du rapport au Comité central qui suit l’élection s’autocensurent sur les causes du déclin du PCF. Ils sont contraints de réécrire un texte conforme aux souhaits de Georges Marchais.

François Asensi, comme d’autres dirigeants du PCF, sort de sa réserve : « Les causes du recul ne pouvaient pas être analysées comme conjoncturelles, uniquement liées à la participation de ministres communistes au gouvernement et au recentrage des dirigeants socialistes sur la rigueur. Il fallait travailler davantage sur l’histoire du PCF, notamment sur la période qui va de 1956 à 1968, et analyser finement ce qui nous avait coupés de la société. Au lieu de se refermer sur nous-mêmes, il était nécessaire de mener vraiment la lutte contre l’hégémonie social-démocrate sur la gauche française. Pour cela, il aurait mieux valu porter nos valeurs communistes et être vraiment à l’initiative d’un projet de société attractif plutôt que de se poser en inquisiteurs du Parti socialiste. Pendant des années, le PCF avait porté le drapeau de l’union et il apparaissait d’un coup comme le responsable d’une rupture mortifère. À ce moment, je ne retrouve pas l’engagement révolutionnaire de mes origines fondé sur l’antifascisme et la liberté ».

La direction désavouée, y compris par des personnalités comme Marie-Claude Vaillant-Couturier, va « resserrer les boulons » pour reprendre les choses en main. Plus personne n’a accès aux comptes rendus du Bureau politique, mais chacun connaît la décision : mener la guerre contre ceux qu’on nomme déjà « les liquidateurs » du PCF, « les opportunistes, les droitiers ». François Asensi se souvient de la fête de l’Humanité de septembre 1984 avec une certaine amertume : « On découvre des regards fuyants, qui se détournent à votre approche, certains ne disent plus bonjour. On ne parle plus devant toi. Dans le même temps, les dirigeants communistes se conduisent comme des exaltés, entonnant à tue-tête les chants révolutionnaires dans les stands. Et là, on se demande ce qui se passe ». Cette période est une blessure pour François Asensi qui réalise combien la fraternité communiste demeure fragile. Il se rapproche alors d’autres communistes contestataires qui se retrouvent sous l’appellation de « rénovateurs ».

Député de Seine-Saint-Denis et Maire de Tremblay-en-France : l’indépendance retrouvée

François Asensi à la télévision

François Asensi à la télévision

En 1986, le PCF de Seine-Saint-Denis est contraint de placer François Asensi en deuxième position sur la liste qu’il présente aux élections législatives à la proportionnelle. Aux législatives suivantes, en 1988, la droite a supprimé la proportionnelle. L’ancienne circonscription de François Asensi est charcutée. Aulnay qui, entre-temps, est devenue une municipalité de droite, se retrouve avec Pavillons-sous-Bois, ville également de droite. Le Blanc-Mesnil (direction communiste), Dugny et Stains (direction communiste) forment une autre circonscription. En toute légitimité, et comme c’est la tradition, le député sortant qu’est François Asensi demande à être présenté sur cette dernière circonscription, la plus favorable. On lui rétorque que c’est son ami Jack Ralite qui est pressenti. Après le refus de ce dernier qui est maire d’Aubervilliers, le PCF de Seine-Saint-Denis propose le maire de Stains, Louis Piernat. « Face à ces manœuvres qui visent en fait à tenter de m’éliminer du paysage politique par la sanction du suffrage universel, je refuse de me présenter à Aulnay, circonscription taillée sur mesure pour la droite. Je me retrouve ainsi candidat sur la circonscription Villepinte, Tremblay, Sevran, favorable au PS et qui semble bien difficile à conquérir ».

La presse annonce quelques jours avant les élections qu’il n’y aura pas de député communiste élu en France. Finalement, à la surprise générale, le PCF réalise un score de 12 %. « Je partais battu. Le soir du résultat, j’étais à la mairie de Sevran. Il manquait le résultat d’un seul bureau de vote, celui de Brossolette à Tremblay, j’avais 56 voix d’avance. Ce bureau était traditionnellement plutôt acquis aux socialistes. J’étais certain d’être battu. Quand George Prudhomme m’a appelé pour me donner le résultat de ce dernier bureau, je suis resté incrédule ; j’étais élu avec 17 voix d’avance sur le Parti socialiste. Une surprise inespérée ! ». Le PS fait annuler l’élection auprès du Conseil constitutionnel pour une différence de 20 enveloppes. 12 bureaux de vote seulement sur 58 sont concernés. 20 enveloppes sur 50 000 électeurs exprimés ; une peccadille tellement courante dans de nombreux scrutins qu’elle n’entraîne que très rarement l’annulation d’une élection. La campagne électorale qui suit est extrêmement tendue. Le PS accuse François Asensi de tricherie, de manipulation sans apporter aucune preuve. Le résultat, lui, est sans appel : François Asensi est élu le 1er février 1989. Il a devancé le candidat PS de 3 800 voix. Il sera réélu député en 1993, 1997, 2002 et 2007.

Le succès retentissant de François Asensi à cette législative de 1988 a encore renforcé sa popularité, notamment à Aulnay-sous-Bois. Dans la préparation des municipales de l’année suivante, beaucoup attendent que ce soit lui – il habite la ville depuis plusieurs années – qui conduise la liste. Mais la fédération du PCF s’arrange pour que la candidature de Pierre Thomas à Aulnay-Sous-Bois soit rapidement rendue publique, coupant ainsi court à toute discussion. Dans le même temps, le maire de Tremblay-en-France annonce qu’il souhaite se retirer. La section locale du PCF soutient la candidature de François Asensi pour conduire la liste à Tremblay dont il est aussi le député. Mais la fédération PCF de Seine-Saint-Denis désapprouve. George Prudhomme, qui voulait partir, est contraint de rester à son poste.

François Asensi est finalement envoyé à Villepinte. Au premier tour, la liste qu’il conduit devance la liste conduite par le Conseiller général PS. La fusion des deux listes est réalisée. Dans la triangulaire du deuxième tour, le FN qui avait fait 12 % au premier tour chute à 5 %. La droite a fait front pour battre les communistes. Elle est élue avec 150 voix d’avance.

Avec Georges Prughomme à l'occasion de la pose de la première pierre du lycée Léonard de Vinci de Tremblay-en-France en 1991.

Avec Georges Prudhomme à l’occasion de la pose de la première pierre du lycée Léonard de Vinci de Tremblay-en-France en 1991.

Deux ans plus tard, Georges Prudhomme décide de passer outre l’avis du PCF. La majorité du Conseil municipal de Tremblay-en-France démissionne. La liste aux élections municipales qui suivent est conduite par François Asensi, Georges Prudhomme est le second. Elle arrive largement en tête. François Asensi est élu maire le 7 avril 1991.

Il est réélu en 1995, 2001 et avec plus de 70 % au premier tour en 2008. Lorsqu’il devient maire de cette commune, la plus grande en superficie du département, la ville est déjà construite. De nombreux équipements culturels, sportifs, associatifs sont déjà installés. Il impulse une politique de rénovation systématique de ces équipements, modernise la ville, porte une attention particulière à la qualité de vie des habitants, mène une politique de protection de l’environnement, développe la démocratie locale réussissant à faire de Tremblay-en-France, une ville de banlieue pas tout-à-fait comme les autres même s’il se défend de pouvoir tout résoudre : « La gestion d’une ville est un bras de fer permanent avec l’État et les institutions. Malgré les efforts déployés par la ville, la paupérisation s’accélère notamment dans le grand ensemble ». Pour autant, jamais il ne baisse les bras.

Son attachement à la mémoire, à l’histoire l’amène, avec trois autres fils de membres des brigades internationales en Espagne (José Fort, Jean-Claude Lefort, Pierre Renière), à créer l’association des Amis des combattants en Espagne républicaine (ACER) en 1996. Il en est toujours co-président.

Un fil conducteur : relever de perpétuels défis

Lors d'un discours inauguratif

Un homme de conviction, toujours prêt à relever de nouveaux défis.

Il a, auprès de certains, la réputation d’être autoritaire et colérique. François Asensi a passé sa vie à servir avec conviction une cause dans une organisation dont il a le sentiment qu’elle la sert de moins en moins bien. Ses déboires avec les directions du PCF, la manière dont il a été balloté, parfois sans ménagement, l’ont sans doute conduit à se fabriquer une carapace pour être moins vulnérable. Exigeant avec lui-même, il est naturellement exigeant avec les autres. Il attend toujours le meilleur de ceux avec qui il travaille, avec qui il collabore.

La politique occupe une grande place dans sa vie. Pour lui, elle est partout et il n’admet pas facilement que la technocratie prenne le pas sur elle. Il est dans le même temps extrêmement attentif aux rapports humains dans ses relations aux autres. Il sait écouter même quand il n’est pas d’accord. Et s’il s’emporte parfois, jamais il ne prend de décisions arbitraires contre les personnes. Il n’admet pas l’injustice, sans doute parce qu’il en a, lui-même, été victime à plusieurs reprises. Il reste aussi fidèle à ses amitiés.

Les valeurs de solidarité qu’il défend l’ont amené à jouer un rôle de premier plan dans la mise en place de la communauté d’agglomération entre Sevran, Villepinte et Tremblay.

Il est marié depuis le 17 janvier 1970 à Marie-Françoise Springhetti avec qui il a deux filles, l’une née en 1970, l’autre en 1979. Il est trois fois grand-père et habite à Tremblay depuis 1991. Le sport est sans doute la deuxième passion de François Asensi, après la politique bien sûr. Ses activités ne lui laissent guère de loisirs, mais il n’est pas rare de le croiser sur son vélo.

François Asensi poursuit aujourd’hui son action pour établir un espace communiste moderne, transformateur et ouvert. Il n’a de cesse d’intervenir pour que se construise une véritable force à gauche : anticapitaliste, ouverte, capable d’inventer, avec le plus grand nombre, une réelle alternative à la crise sociale, économique et politique et offrant une dynamique politique crédible et populaire. C’est ce qui l’a, notamment, amené à s’investir dans les collectifs unitaires qui se sont constitués dans la foulée du referendum sur la constitution européenne, après 2005 et à soutenir une candidature unitaire aux élections présidentielles de 2007. Toujours adhérent du PCF, il participe aux activités de l’association des Communistes unitaires.

Votation pour La Poste du 3 octobre 2009

Votation pour La Poste du 3 octobre 2009

François Asensi n’est pas ce militant modeste que se complaisaient à dépeindre les hagiographies officielles communistes. Comment d’ailleurs peut-on sérieusement être modeste et révolutionnaire ? François Asensi n’est pas un saint patient et complaisant. Il est ambitieux dans le sens où il est conquérant pour lui-même, mais aussi beaucoup pour les autres. Comme disait Stendhal de Julien Sorel : il est « ivre d’ambition et non pas de vanité ». Relever de perpétuels défis pour lui, pour sa ville, pour sa circonscription, dans son action républicaine de parlementaire, pour les idées qu’il défend est le moteur permanent de sa réflexion et de son action.

Jacqueline Laurent

Rédigé suite à un entretien avec François Asensi, le samedi 5 septembre 2009, à Tremblay-en-France, suivi d’autres discussions dans le courant du mois de septembre 2009.


portrait

Responsabilités politiques

Secrétaire national des Jeunesses Communistes de 1972 à 1974.
Premier Secrétaire de la Fédération du PCF du 93 de 1979 à 1985.
Membre du Comité Central du PCF de 1982 à 1985, dont il a été déchargé de ses fonctions en 1985 au 25ème Congrès, lors du débat sur la rénovation du PCF.
Responsable national du PCF de 2000 à 2002.

Mandat national

Député suppléant de Robert Ballanger de mars 1978 à janvier 1981
Proclamé élu député d’Aulnay sous Bois, Blanc-Mesnil, Sevran, Tremblay, Villepinte en janvier 1981.
Réélu député en 1986, 1988, 1993, 1997, 2002, 2007 et 2012

Mandat local

Conseiller municipal d’Aubervilliers, délégué à la jeunesse de 1971 à 1977
Conseiller municipal d’Aulnay sous Bois de 1983 à 1989
Conseiller municipal de Villepinte de 1989 à 1991
Maire de Tremblay-en-France depuis 1991
Président de la communauté d’agglomération Terres de France de 2010 à 2016


Mandats actuels

Maire de Tremblay-en-France

Député honoraire de la onzième circonscription de la Seine-Saint-Denis (Sevran, Tremblay-en-France, Villepinte)

Conseiller de la Métropole du Grand Paris

Président du Conseil de surveillance de l’Hôpital Robert Ballanger